Âmes damnées cherchent comment vivre en enfer

Du 14 janvier au 9 février, la salle du Crève-Cœur accueillera les quelques âmes damnées de Huis Clos, pièce de Sartre. Et c’est dans un salon revisité qu’on assiste à leur débâcle.

Chacun, s’il y réfléchit, a une vision de l’enfer. Certains, comme les trois damnés de la pièce Huis Clos, pensent qu’on y brûle comme des torches, qu’on finit embrochés sur des pals ou passés sur le gril.

Mais l’on connait la célèbre phrase prononcée à la fin de cette pièce « pas besoin de gril : l’enfer, c’est les autres ». Pas d’instruments de torture, donc, ici, juste un décor qui rendrait fou les plus patients des résidents des Enfers : un papier peint hypnotique, orange et jaune, qui rend l’espace presque étouffant tans ses motifs et couleurs sont imposants, trois chaises dépareillées et un modèle réduit de l’œuvre « Dog Balloon » de Jeff Koons, le tout éclairé en permanence. Et ce, pour l’éternité. Il y a de quoi déchanter.

Être en enfer, avec les autres

Garcin (interprété par Valentin Rossier) est le premier à entrer dans cette prison en style vintage, las. On aurait presque l’impression qu’il est un peu déçu de ne trouver aucun signe de l’enfer qu’il s’imaginait. Que le temps va sembler long, sans sommeil, sans pouvoir fermer les yeux et s’accorder une minute de répit, à simplement « mettre de l’ordre dans sa vie ».

Mais ça, c’était sans compter l’arrivée d’autres damnés avec lesquels il va falloir composer. D’abord Inès (Hélène Hudovernik), prête à en découdre immédiatement avec Garcin qu’elle prend pour son bourreau (encore une représentation que l’on se fait de l’enfer). Inès ne laisse jamais son air de défi de côté et n’y va pas par quatre chemins : elle n’aime pas les hommes, sait qu’elle est foncièrement mauvaise et ne cherche pas à excuser sa présence en enfer : elle a au moins deux morts sur la conscience, dont celle de son amante qui a tourné le gaz dans leur appartement, alors qu’elles passaient la nuit ensembles. Contrairement à Estelle, dernière arrivante (Lola Riccaboni) qui, alors qu’elle a tué sa fille, ne voit pas ce qu’elle a fait de mal durant sa vie qui pourrait expliquer sa présence en enfer.

Commence alors une lutte entre ces trois personnes, ou une sorte de jeu du chat et de la souris : tantôt à chercher l’attention de l’un, tantôt à fuir l’autre, à se rallier à telle ou telle personne… Plein de flegme, Garcin veut être seul, avoir la paix pour essayer d’entendre ce que ses anciens collègues disent de lui. Mais, si au début il aurait bien voulu ne pas se confronter à l’avis et le jugement des deux autres résidentes, par la suite il cherche à tout prix quelqu’un pour lui dire qu’il n’a pas été un lâche dans sa vie.

Inès, elle, n’a d’yeux que pour Estelle, qu’elle entend séduire et posséder, elle veut tout faire pour que Garcin ne lui vole pas son trophée. Ses avances amoureuses et son désir sont frontales et sans détour, elle est persuadée d’arriver à ses fins avec la jeune fille. Fort malheureusement pour elle, cette dernière ne se satisfait pas d’une seule admiratrice, encore moins si c’est une employée des postes comme Inès.

Non, ce qu’Estelle veut, c’est ce qu’elle n’a pas : que Garcin la désire et la regarde, succombe à son image. Son petit jeu de séduction, ses minauderies, son apparente candeur de même que sa petite danse n’auront pas d’effet sur cet homme, trop occupé à se ronger les sangs, à se demander si quelqu’un à part sa pauvre femme (dont il se moque) pense à lui.

Quand l’heure du grand saut est arrivée, on recule

Incapables de s’entendre, ils sont encore moins capables de se séparer. Car, quand la porte de leur cellule s’ouvre comme par enchantement, alors qu’ils n’ont eu de cesse de souhaiter pouvoir sortir, tout le monde fait profil bas. Inès, qu’on voyait fanfaronner et jouer les fortes têtes s’approche à pas timides de l’ouverture. En ce qui concerne Garcin, qui, plus que les deux autres, voulait avoir la paix et regarder en dedans de lui-même sans être dérangé, est loin de se précipiter vers la sortie. Il semble même plutôt déterminé à rester. Car qu’est-ce que cela signifierait de partir : être seul à jamais dans les couloirs et n’avoir plus personne aux yeux desquels compter ? Ce serait être définitivement mort. Estelle ne pourrait vivre sans le regard de l’autre, Inès sans le défi de se mesurer perpétuellement à ses codétenus d’enfer et Garcin sans quelqu’un pour penser à lui. L’attente dans cette succursale de l’enfer leur aura peut-être au moins appris cela : qu’il n’y a point de vie sans l’Autre. Leur décision de rester tous ensembles enfermés « pour l’éternité » serait alors leur ultime repenti.

Joséphine le Maire

Infos pratiques : Huis-Clos, de Jean-Paul Sartre, du 14 janvier au 9 février, au Théâtre le Crève-Cœur.

Mise en scène : José Lillo

Avec Valentin Rossier, Hélène Hudovernick, Lola Riccarboni, Pascal Berney

https://lecrevecoeur.ch/spectacle/huis-clos/

Photo : © Loris von Siebenthal

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