Les Sonnets de Shakespeare : le texte comme fluidité

Quel est le lien entre une piscine, l’adolescence, les corps, l’amour et les Sonnets de Shakespeare ? Un mot : la fluidité. Du 1er au 3 novembre, le Théâtre de Carouge rendait hommage au poète anglais, dans une mise en scène de Jean Bellorini et Thierry Thieû Niang.

Au milieu de La Cuisine, il y a une piscine. Cette phrase, qui pourrait sortir d’une revue surréaliste, est devenue vraie à Carouge à l’occasion de la représentation des Sonnets de William Shakespeare. Autour de cette piscine, ils sont vingt-et-un à évoluer – vingt-et-un corps, vingt-et-un êtres à fleur de peau qui s’emparent de la scène et des mots avec un aplomb surprenant. Et pour cause : tout juste sortis de l’enfance, ces vingt-et-un comédiens sont encore des adolescents.

La fluidité de l’eau

Dès les premières minutes, on est happés. Des mouvements chorégraphiés, sans paroles, sur une musique rythmée. Des gens qui se croisent, se frôlent, se battent ou se rencontrent. Ils se réunissent, se séparent, se retrouvent, évoluent par petits groupes ou en foule. Le tout, autour d’une piscine. Ils étendent leur linge, s’assoient, se relèvent… jusqu’à ce que le texte éclate. Des mots d’amour. Des mots de douleur. Des mots qui disent tantôt la séparation avec l’être aimé, tantôt le départ éternel des morts. Qui disent l’amertume d’être soi sans l’autre, de voir l’autre sans soi. Ce n’est pas un dialogue, ce n’est pas du théâtre – c’est de la poésie. C’est la voix de la jeunesse qui parle, qui s’empare de vers complexes et brillants, endossant des paroles dont la profondeur, loin de simplement témoigner de la maturité d’un poète mort il y a plusieurs siècles, dit l’universalité de l’humain – et sa fluidité.

Cette fluidité, c’est d’abord celle des déplacements – jamais heurtés, jamais violents, les déplacements répondent harmonieusement à la musique. C’est celle des mots, ensuite, pris en charge par des voix graves, aigues, tremblantes, chuchotantes, essoufflées. Et il en faut, de la voix, pour porter jusqu’en haut de la salle (dans ces gradins lointains qu’on appelle « le Paradis ») les mots du poète. La fluidité, c’est aussi celle de cette jeunesse, de cette adolescence qu’on n’arrive pas à saisir, qui glisse entre les doigts comme l’eau d’un âge changeant, instable, où tout peut être possible. À la manière du héros de Mort à Venise, on se surprend à être fasciné par cette jeunesse tantôt insouciante, tantôt grave, révolté, en colère, douce, amoureuse, triste, euphorique. En maillots de bain, les corps ont la souplesse du temps qui n’est pas encore passé : ils vont et viennent sur la scène, plongent, ressortent, dégoulinent, se sèchent – dans un va-et-vient fluide qui construit, au bord de la piscine, un hors-temps aquatique et amoureux. Sans histoire suivie, les poèmes se déploient dans une lumière tantôt bleue, tantôt blanche, chaude ou froide comme les âmes.

Lieu central des sonnets, cette piscine devient nouveau lieu de sociabilité. Si elle évoque une modernité familière à laquelle répondent les écrans de smartphone géants qui tapissent le mur du fond de la scène, elle est également lieu de métamorphose : on s’y plonge pour trouver les mots, pour saisir l’expression juste et la transmettre à l’autre. On s’y berce ou on s’y évanouit quand les vers ne peuvent plus dire. On s’y baptise. On s’y noie. L’eau, élément nécessaire à la vie, devient métaphore de l’amour, métaphore du texte dans lequel on nage harmonieusement – sans jamais se perdre.

Adolescence et maturité ; amour et haine ; exaltation et regrets : un moment entre-deux teintes, voilà ce que nous offrent les protagonistes des Sonnets. Alors pour ça, merci.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Les Sonnets de William Shakespeare, du 1er au 3 novembre au Théâtre de Carouge (La Cuisine).

Mise en scène : Jean Bellorini et Thierry Thieû Niang

Avec Maël Bondi, Laoune Boucris, Aïda Gebrehiwet, Ketevan Gogia, Mélissa Graidia, Sasha Gravat Harsch, Thomas Ischi, Adam Kidane, Jemima Kutika, Maëlis Maillet, Daniela Nsumbu, Albina Pira, Xhylsime Pira, Zenawi Rezené, Thaïs Sapey, Agnès Sarbach, Laurent Schefer, Fitsum Tesfatsion, Erblin Ukshini, Erion Ukshini, Naomi Wechsler et la voix de Musaab Hussein.

https://theatredecarouge.ch/saison/piece/les-sonnets/67/

Photo : ©Bruno Levy

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Une réflexion sur “Les Sonnets de Shakespeare : le texte comme fluidité

  • 6 décembre 2020 à 10h26
    Permalien

    Bonjour
    en ces temps propices aux lectures
    voici le premier des sonnets de ma troisième traduction des sonnets (la précédente a été publiée) qui est en cours de parution dans mon blog: Shakespeare, un Anglais qui eut son heure de gloire- Overblog http://holophernes.over-blog.com/
    Sans vergogne, j’ai souvent entremêlé mes mots aux siens.
    Viendront également des commentaires et une pièce de théâtre qui allait être montée, mais le confinement l’envoie dans le futur inconnu 
    en espérant que vous y trouverez un peu d’intérêt..
    Courtoisement
    Mermed
    From fairest creatures we desire increase,
    That thereby beauty’s rose might never die,
    But as the riper should by time decease,
    His tender heir might bear his memory:
    But thou, contracted to thine own bright eyes,
    Feed’st thy light’st flame with self-substantial fuel,
    Making a famine where abundance lies,
    Thyself thy foe, to thy sweet self too cruel.
    Thou that art now the world’s fresh ornament
    And only herald to the gaudy spring,
    Within thine own bud buriest thy content
    And, tender churl, makest waste in niggarding.
    Pity the world, or else this glutton be,
    To eat the world’s due, by the grave and thee.

    Des superbes créatures notre désir s’accroit,
    que jamais ne disparaisse la beauté,
    que le vieillard parti avec le temps soit
    vivant en son adorable héritier. Toi sous contrat avec tes yeux d’or,
    tu entretiens la flamme de la bougie,
    créant famine là où il y a pléthore, trop cruel, tu es ton pire ennemi. Tu es parure de beauté de l’univers, éblouissant messager du printemps, tes plaisirs, en ton sein tu les enterres,
    tu dilapides, cher idiot, en lésinant. Fais pitié ou sois ce goinfre qui mange
    ce qui est du au tombeau et à la fange.

    Premier vers du premier sonnet – je sais
    que Will les a écrit dans le désordre –
    mais c’est lui qui a choisi ce premier,
    lui, qui au quarto, a donné cet ordre;
    un seul vers, déjà tant d’hésitations,
    et aucune réponse ne vient nous aider;
    même en étudiant toutes les traductions,
    s’ouvre la voie de la perplexité,
    les choix multiples sont autant de mystères,
    portes de toutes les subtilités,
    il ne nous reste qu’une seule chose à faire:
    nous aussi, obscurcir l’obscurité.
    Sans être assez grossier pour s’arrêter
    à des billevesées d’identités.

    reprenez-vous, tendre traducteur,
    seul annonciateur de sens inconnus,
    et faisons patience, avec Arthur,en attendant le bateau.

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