Mélange des genres au Grütli

Au Grütli, dans le cadre du festival Les Créatives, Alexandra Camposampiero et son Girl’s band se produisent sur scène et offrent un spectacle, Le complexe de l’hôtesse de l’air, qui ébranle les frontières de la fiction et décloisonnent l’intimité.

Seule, sur le devant de la scène, une femme commence à dévoiler une partie de sa vie. Elle débute son histoire au moment où son copain lui dit, sans sourciller, qu’elle a un « petit côté hôtesse de l’air ». Suite à cette remarque, elle a décidé de partir. Sans mari ni métier, elle choisit alors de commencer à se prostituer pour gagner en indépendance, grâce à cette profession qui, pourtant, semble être de l’ordre de la « soumission absolue ».

Fiction, autofiction, autobiographie : le mélange des genres de l’intime

Ce discours se fait à la première personne. Le public n’est pas tout à fait dans la pénombre pendant cette entrée en matière. D’ailleurs, l’éclairage ressemble davantage à celui qu’on utilise quand une personne annonce le début du spectacle : « Mesdames, messieurs, mesdemoiselles, bonsoir. Bienvenues au Grütli et merci d’éteindre vos téléphones portables durant toute la durée de la pièce, bon spectacle ».

En définitive, on a l’impression que le spectacle n’a pas encore débuté, que cette femme n’a pas encore commencé à jouer. Et donc que tout ceci pourrait être véridique dans la vraie vie (par opposition à la fiction) : ce serait l’actrice Alexandra Camposampiero, elle-même, qui nous ferait ces aveux. Ce sentiment est d’autant plus fort que ce qui est raconté est de l’ordre de l’intime et de la sphère privée (son divorce, sa sexualité, son métier et son quotidien).

Mais à peine ces confessions sont-elles faites que la narratrice s’amuse de l’ambigüité latente et des questions que peuvent se poser les spectateurs, avec un discours de cet acabit : « certains d’entre vous doivent se demander si tout cela est vrai, mais ceux qui connaissent Genève savent que le salon de prostitution dont je parle existe. Et puis une petite partie d’entre vous, même, a peut-être été dans ce salon et a peut-être aperçu ma silhouette… Ce qui crédibilise davantage mon propos à leurs yeux. Et puis, parmi vous, quelqu’un m’a peut-être même payée pour avoir un rapport sexuel avec moi. Celui-là sait que je dis la vérité ». Le doute persiste et l’actrice s’en amuse. Puis trois musiciennes entrent en scène, le public retrouve son anonymat dans la pénombre… La fiction peut alors commencer.

Des sauts d’un niveau à l’autre

Tout au long de la pièce, les frontières entre fiction et réalité sont brouillées. Notamment quand la narratrice s’interrompt dans son histoire (elle était en train de nous raconter sa première fois, à 16 ans) pour interpeller le public : « Peut-on avoir perdu sa virginité sans avoir vécu sa ‘première fois’ ? Qu’est-ce que ‘la première fois’ ? » Ces interruptions, comme une voix off, se font avec un retour de l’éclairage naturel et une certaine insistance pour que quelqu’un dans le public se mouille et réponde à sa question, avant qu’elle ne reprenne le cours de son récit. Il y a là deux niveaux de narration, un premier qui semble plus brut car moins « mis en scène » (et donc plus vrai ?), un second accompagné d’effets sonores, musicaux, lumineux.

Ces allers-retours entre deux niveaux (ces métalepses narratives) dureront jusqu’au terme de la pièce quand la dernière barrière entre le public et l’actrice sera brisée, mélangeant alors définitivement les niveaux, a priori étanches, d’un spectacle.

En effet, quelques minutes avant la fin de la pièce, la lumière se rallume, l’actrice déambule dans le public et salue un homme. Elle lui serre la main et lui demande de se présenter. Il dit s’appeler Fred. Elle commence alors à s’adresser spécifiquement à lui : « Tu sais je voulais te dire Fred, à propos de ce dont tu avais peur tout à l’heure… Quand tu m’as dit que tu avais peur de ne pas y arriver parce que ton sexe est trop petit… » Et de poursuivre son histoire, celle d’un client au petit pénis avec lequel elle aurait eu un rapport sexuel rémunéré, tout en faisant d’une personne assise dans le public le protagoniste principal de ce récit. Le public sait que ce Fred n’a certainement pas été dans cette situation et cette confession ne le concerne donc pas vraiment. Mais alors pourquoi se surprend-t-on à penser que c’est « cruel » d’avoir pris quelqu’un du public comme sujet et personnage ? Telle est peut-être là la force du théâtre et de la fiction, les histoires n’ont pas besoin d’être réelles pour qu’on y croit (et qu’elles nous remuent).

Joséphine le Maire

Infos pratiques :

Le Complexe de l’hôtesse de l’air, d’Alexandra Camposampiero, du 18 au 22 novembre 2019 au Grütli, dans le cadre du festival Les Créatives.

Mise en scène : Alexandra Camposampiero

Avec Alexandra Camposampiero, Simone Aubert, Colline Grosjean, Mara Krastina

Photos : © Alexandra Camposampiero

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