Rendre sa modernité à Hamlet

L’histoire du prince du Danemark qui doit venger son père est bien connue. La troupe Kobal’t s’en empare au Grütli, pour un résultat qui détonne et surprend ! À voir jusqu’au 7 décembre.

Hamlet par Shakespeare, vous la connaissez certainement… sinon, la voici : le roi est mort, son frère Claudius a pris sa place et, moins de deux mois plus tard, il épouse Gertrude, la veuve de son défunt frère. Feu le roi apparaît en spectre à son fils Hamlet et lui demande de le venger, lui révélant que Claudius l’a assassiné, vraisemblablement avec la complicité de Gertrude. Voici, en substance, le cadre de la pièce. S’ensuivront de nombreuses aventures, de la folie simulée d’Hamlet, en passant par son amour pour Ophélie, jusqu’à un nouveau complot de Claudius visant à l’éliminer.

Une scénographie participative

En entrant dans la salle du sous-sol du Grütli, certains spectateurs sont invités à s’asseoir autour de la scène, voire même autour des tables sur la scène directement. Une réception va avoir lieu, ne manquent que les invités. Peu après l’enterrement d’Hamlet-père, on célèbre les noces de son frère et de sa veuve. Une partie des spectateurs est ainsi intégrée au spectacle ; ils deviendront même acteurs, à leur manière et malgré eux, par moments. Le décor se modifiera petit à petit au fil du spectacle, avec l’aide de ces spectateurs qui remplissent décidément bien des rôles…

Avant le début du banquet, la scène est plongée dans le noir. On entend des comédiens courir, les spectateurs présents crier. Assiste-t-on à Hamlet  ou à une fête d’Halloween ? L’ambiance est en tout cas posée, avant la première apparition du spectre, lumière stroboscopique et fumigène à l’appui. On s’apprête à assister à une expérience qu’on n’est pas prêt d’oublier. Le spectateur est ainsi confronté par tous ses sens au spectacle. Outre la vue (dont il est privée au début) et l’ouïe, indispensables au théâtre, son odorat et son toucher interviennent aussi. Les odeurs de fleurs, de terre ou de poudre à canon embaument la scène. Le contact avec les personnages est, lui aussi, bien réel, avec les poignées de main et autres accolades tout au long du spectacle.

Un texte fort

La troupe avait pour volonté de revenir aux origines du texte, grâce à une relecture pointilleuse de l’œuvre. La langue de Shakespeare revit ici, dans une sorte de seconde jeunesse. Mêlée à une grande contemporanéité, on se demande parfois ce qui fait partie du texte original et ce qui a été ajouté. Si les « beurk, beurk, beurk » ou autres « fils de pute » adressés à Laerte ont certainement été ajoutés, on retrouve une langue qu’on avait oubliée. Des jeux sur les sonorités des mots reviennent régulièrement, dans des passages d’une grande virtuosité, pour lesquels il faut souligner la qualité du jeu des comédiens. Difficile de ne pas bafouiller ! Les allitérations s’enchaînent, les mots s’assemblent et se ressemblent, pour un résultat qui donne un nouveau sens au spectacle. Hamlet a beau avoir été écrit il y a cinq siècles, sa langue n’a pas pris une ride.

La psychologie d’Hamlet au centre

Hamlet demeure un personnage énigmatique et particulièrement intéressant à étudier. Torturé, bouleversé et amoureux, il semble sombrer dans la folie. Même s’il prévient le public que son jeu pourrait tomber dans le burlesque – la scène du caca dans la couche, qu’il s’apprête ensuite à manger en est la preuve – on ne sait pas si sa folie est vraiment feinte ou réelle. Et c’est là tout l’intérêt de sa psychologie. Porté par le formidable Thibault Perrenoud, qui signe également la mise en scène, Hamlet prend une dimension toute nouvelle. Les allusions au Joker de Batman sont nombreuses – de la musique tirée du dernier film, au maquillage après avoir joué Gonzague, en passant par le revolver dont il se sert pour tuer Polonius – et les liens entre les deux personnages s’éclairent. Tous deux torturés et paraissant fous, ils montrent une grande ambiguïté. Sont-ils vraiment aliénés ? Est-ce toujours un jeu ? Ils sont tellement imprégnés par leur rôle que le doute est permis. Leur évolution est à souligner, elle aussi. D’abord parfaitement lucides sur ce qu’ils font, ils partent loin dans l’exagération, avant de revenir à une folie plus mesurée…

La question se pose alors : à trop feindre la folie, ne devient-on pas véritablement fou ?

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Hamlet, de Sir William Shakespeare, du 4 au 7 décembre 2019 au Grütli – Centre de production et de diffusion des Arts vivants.

Mise en scène : Thibault Perrenoud

Avec Mathieu Boisliveau, Pierre-Stefan Montagnier, Guillaume Motte, Aurore Paris et Thibault Perrenoud

https://grutli.ch/spectacle/hamlet/

Photos : © Gilles LeMao

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code