Ascension vertigineuse à La Parfumerie
Quatre touristes sur une terrasse, un homme en quête d’exploit, la mythique face nord de l’Eiger. Tels sont les ingrédients de Vertiges, un sublime texte de Catherine Tinivella Aeschimann, magistralement mis en scène par Tamara Fischer. À découvrir jusqu’au 1er mars.
Une comédienne – Léonie Keller – et trois comédiens – Adrien Mani, Charles Mouron et Matteo Prandi – se dressent face à nous, pour narrer la façon dont Ueli Steck se prépare pour son ascension record de l’Eiger, répétant minutieusement chaque étape de son itinéraire. Tous les détails sont évoqués : matériel, vivres, répétition de chaque geste, discussions avec son épouse… Rapidement, on comprend que les protagonistes sur le plateau sont des touristes se tenant face à l’Eiger, assistant à cette fabuleuse ascension du 16 novembre 2015, et se glissant petit à petit dans la peau de l’alpiniste. Le récit s’agrémente également d’anecdotes sur Ueli Steck, ainsi qu’autour de précédents alpinistes, comme ceux qui ont donné son nom à la fameuse voie Heckmair, ou ceux qui n’ont malheureusement pas survécu à cet ogre qu’est l’Eiger. On y entend aussi certaines légendes sur le trio formé par l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau, ainsi que sur leurs surnoms.
Figurer pour ressentir
Il y a quelque chose d’enfantin dans la mise en scène de Tamara Fischer. Lorsque les protagonistes évoquent ce drapeau nazi planté lors d’une ascension, figuré ici par un parasol Rivella, on ne peut qu’en rire. La réaction du public est toutefois bien plus solennelle lorsque le même parasol est utilisé pour figurer la dépouille d’un alpiniste décédé en pleine ascension. Surtout, on admire le jeu avec les chaises de jardin en plastique : les quatre touristes porteur/euses du récit donne l’impression de jouer à être des explorateur/trices et alpinistes, progressant prudemment sur ces modules à l’équilibre souvent précaire. On retrouve aussi cette dimension enfantine dans les réplique, entre cette volonté d’être précis-e, tout en se montrant pragmatique pour faire avancer le récit. Sans oublier l’admiration portée à Ueli Steck et sa performance, qui rappellent celle d’enfants envers leurs parents.

Cette simplicité apparente de la mise en scène semble renforcer le pouvoir de l’imagination, si puissant chez les enfants. C’est précisément le propos de Vertiges : quatre touristes qui imaginent la performance d’Ueli Steck, en tentant de se mettre à sa place. Ils et elle mettent ainsi le public dans la même posture, forcé d’imaginer et de ressentir. On perçoit l’exaltation liée à la performance, la peur de tomber et de mourir – d’où les récits intercalés – la respiration qui devient difficile, chaque petit geste mémorisé. Soulignons d’ailleurs cette jolie scène où tous les quatre sont assis-e et refont l’itinéraire, en silence, avec leurs mains. Celui-ci ayant déjà été répété à plusieurs reprises, on se le figure dans nos têtes, remettant en perspective les différentes étapes évoquées. Avec ces choix de mises en scène, Tamara Fischer et sa troupe nous placent dans une situation de constante tension, sur le fil du rasoir, avec une envie irrépressible de connaître la suite de l’histoire d’Ueli Steck.
Hommage à la montagne
« À la fin, c’est toujours la montagne qui gagne ». Qui n’a jamais entendu cette maxime ? Le récit des alpinistes décédés en tentant de grimper l’Eiger – d’où ses surnoms d’« ogre », « Muraille de la Mort », ou encore « Colosse céleste » – rappelle le côté tragique de ce sport extrême, et le danger qui plane constamment. Un danger son l’épouse d’Ueli, régulièrement évoquée, est parfaitement consciente, alors qu’elle l’attend sans relâche. Mais le danger et la mort ne sont pas au cœur de Vertiges. Il s’agit plutôt d’un hommage à Ueli Steck et, au-delà de cela, à ses performances. On évoquera encore ici la magnifique scène de cordée durant laquelle, tout en levant un voile blanc, les quatre touristes énumèrent ses exploits. Une véritable ode à la performance, tout en conservant un respect infini pour la montagne, la nature et les morts. Pour ne pas tomber dans l’inconscience de la recherche de performance à tout prix. Ici, tout est calculé et réfléchi, bien que la part de danger ne puisse toujours être anticipée.

La mise en scène de Tamara Fischer, couplée au jeu sobre et choral de Léonie Keller, Adrien Mani, Charles Mouron et Matteo Prandi, contribuent à partager toute l’essence du texte de Catherine Tinivella Aeschimann. On soulignera la magnifique performance des quatre comédien-nes. Le texte est complexe et surtout porté à quatre voix, sans aucun dialogue ou presque. La fluidité dans les transitions, comparables à celles d’Ueli Steck, est impressionnante. L’équilibre et les gestes précis accompagnent une parole virtuose qui doit l’être encore plus. Finalement, non seulement ce qui est montré sur scène, mais aussi le travail en amont, résonnent comme une métaphore de l’ascension d’Ueli Steck : la précision nécessaire, mais aussi toute la préparation qui la précède. De quoi nous donner envie, à nous aussi, de gravir des sommets, qu’ils soient physiques ou psychiques.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Vertiges, de Catherine Tinivella Aeschimann, du 12 février au 1er mars 2026 à La Parfumerie.
Mise en scène : Tamara Fischer
Avec Léonie Keller, Adrien Mani, Charles Mouron et Matteo Prandi
https://www.laparfumerie.ch/evenement/vertiges-cie-melpomene/
Photos : ©Sébastien Bovy (photos 1 et 3), ©Samuel Perthuis (photo 2)
