Les réverbères : arts vivants

Adolescence : quand l’argent fait le malheur

Sur la scène du bas du Grütli, La couleur des choses raconte le voyage initiatique d’un adolescent harcelé. Adaptée du roman graphique de Martin Panchaud, la mise en scène de Michel Lavoie nous fait passer du rire aux larmes, pour narrer une période charnière de la vie. À voir jusqu’au 28 mars.

Au plateau, derrière le tulle qui servira d’écran, une femme gît sur un lit d’hôpital. On s’affaire autour d’elle, inquiet-es. Simon passe alors à l’avant-scène, s’adressant au public. Sa mère est plongée dans le coma depuis de longues années, soit depuis que lui a 14 ans. Il en a désormais 27 et va nous raconter ce qui s’est passé, en n’évoquant que les faits. Harcelé par deux camarades du quartier, il parie sur une course de chevaux après avoir suivi le conseil d’une voyante. Mais alors qu’il touche le jackpot de 16 millions de livres, il ne peut l’encaisser sans un adulte. En rentrant chez lui, la police l’attend, et pour cause : sa mère est inconsciente, le crâne fracassé, alors que son père a disparu. Simon se met alors en quête pour le retrouver, accompagné du mystérieux Alan, tout en voulant sortir sa mère du coma. Mais les problèmes ne feront que s’enchaîner. Mentionnons encore ici la baleine B52, qui apparaît à l’écran et jouera un rôle dans cette histoire, nous dit-on. Quant à savoir comment, il faudra attendre la fin…

Par un ado, pour les ados

En interview, Michel Lavoie nous disait vouloir s’adresser aux adolescent-es, pour leur donner le goût d’aller au théâtre, avec des thématiques qui leur parlent. Tout est donc réuni pour cela. À commencer par le fait que c’est un adolescent qui narre son histoire, avec sa propre vision des choses. On retrouve ainsi des personnages aux traits un poil forcés, mais juste ce qu’il faut. Entre les deux adolescents de la rue qui cherchent à se donner un genre, l’infirmière un peu hystérique ou encore les policier-es, trop gentil pour l’un, et totalement blasée pour l’autre, La couleur des choses nous raconte le monde tel que les adolescent-es le voient. Le curseur est poussé, non pour donner une dimension théâtrale au propos, mais bien pour l’ancrer dans la réalité qui est la leur.

Encore fallait-il que la forme leur parle. La couleur des choses est loin de ce qu’on a l’habitude de voir au théâtre, dans un objet encore jamais vu sur scène. Évoquons d’abord le visuel, qui rend parfaitement hommage au roman graphique de Martin Panchaud[1]. Les déplacements de Simon se présentent sous forme d’infographie projetée sur le tulle, qu’il s’agisse de ceux à travers la ville ou dans toute l’Angleterre, à chercher son père. On y aperçoit aussi B52, ou la chambre d’hôpital, en transparence, en fond de plateau. Une manière de nous indiquer comme ce lieu est particulier, comme suspendu dans l’air. On évoquera surtout les passages rappés, qui permettent des ellipses ou, au contraire, d’appuyer sur certains aspects de l’histoire. Le tout est extrêmement rythmé, avec des scènes courtes, des changements d’émotions rapides, et aucun temps mort, dans un grand respect du scénario de la BD.

Exacerber les émotions

Quand un-e ado ressent quelque chose, c’est souvent très fort, avec également une grande variation d’émotions, qui changent rapidement. On le ressent non seulement dans le rythme, mais aussi dans l’évolution du ton et des personnages. Ainsi, des moments drôles, voire loufoques s’enchaînent, comme cette blague sur le « romantique » et la Grèce antique, ou les punchlines de séduction des ados. En contrepoint, des passages présentant une grande tension dramatique s’alternent, avec l’extrême souffrance de Simon qui ne peut pas voir sa mère ou ne retrouve pas son père. On plonge dans la tête de cet adolescent, avec également des thématiques fortes, à commencer par le harcèlement dont il est victime. On évoquera aussi la question de son surpoids, et donc de l’apparence, de l’image et de l’estime de soi, qui peut causer de grands moments de détresse. Il y a encore les violences familiales et toute la complexité de la situation qui les entraînent. Ou, plus généralement, ce sentiment d’être incompris, comme avec les policier-es. Dans la quête de Simon, on passe véritablement par toutes les thématiques qui jalonnent la vie des ados.

Dans le texte de Martin Panchaud, comme dans la mise en scène de Michel Lavoie, on perçoit une véritable compréhension des adolescent-es. Pourtant, il ne s’adresse pas qu’à elles et eux, mais aussi à celles et ceux que nous avons nous-mêmes été, ou aux, nous, adultes qui sommes confronté-es aux ados dans nos sphères privées ou professionnelles. Les émotions sont fortes, et encore exacerbées par les passages rappés, notamment. On finit même par prendre une véritable claque, dans les deux dernières minutes, où l’on passe, littéralement et en un instant, du rire aux larmes. Et ça, c’est très fort. Difficile même encore d’en parler à la sortie, tant les mots manquent face à la puissance émotionnelle de ce spectacle.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

La couleur des choses, adapté du roman graphique de Martin Panchaud, par la compagnie Théâtre Boréale, aux Scènes du Grütli (Scène du Bas), du 12 au 28 mars 2026.

Adaptation : Martin Panchaud et Michel Lavoie

Mise en scène et direction artistique : Michel Lavoie, avec la collaboration d’Émilie Maréchal

Avec Julien Blasutto, Marie Fontannaz, Pascal Hunziker, Pierre Spuhler

Scénographie : Maria Eugenia Poblete Beas et Carolina Beovic

Masques : Maria Eugenia Poblete Beas

Maquillage : Emmanuelle Olivet Pellegrin

Création costumes : Julie Chenevard

Construction décor : Sergio Almeida

Création musique et ambiances sonores : LePhar – Raphaël Schwartz

Textes et coaching rap : Lake – Diego Buccino

Création vidéo : Jérémie Dupraz

Création lumière et régie : Michael Egger, assisté de Donatien Pivetaud

Direction technique et régie : Amand Leyvraz

Réalisation (captation et trailers) : inthenightprod – Cyprien Corminboeuf

Administration : Marie Paule Bugnon

https://grutli.ch/spectacle/la-couleur-des-choses

Photos : ©Nicolas Brodard

[1] Pour en savoir un peu plus, nous vous invitons à relire l’interview de Michel Lavoie : https://lapepinieregeneve.ch/la-couleur-des-choses-amener-les-ados-au-theatre/

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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