Les réverbères : arts vivants

Au cœur de l’absurdité capitaliste

Imaginez un supermarché où les employé-es sont géré-es à l’aide d’un collier électrique et où on vous vend de la viande humaine. Dystopie ou caricature absurde de la réalité ? Coloscopie d’un supermarché a en tout cas de quoi interroger. À voir à la Maison Saint-Gervais jusqu’au 22 mars.

La chanson qui ouvre le spectacle promet : la directrice (Céline Nidegger) y vante la bienveillance et l’empathie de la chaîne « Super ». L’employée du mois (Sophie Ammann) semble au top de sa forme, dansant et se trémoussant en mettant en place les rayons. Quant à la cliente (Noémie Griess) qui arrive, elle a l’air émerveillé par tout ce qu’elle voit. On lui propose même un jeu pour lui permettre de gagner la gratuité de ses courses et un voyage. Une aubaine, un rêve même, alors qu’elle doit justement fêter son anniversaire ! Mais voilà qu’elle déchante bien vite : la machine infernale se met en branle. Entre la viande humaine bon marché, les heures de travail que la cliente devra à l’entreprise en cas d’échec au jeu, une directrice qui s’avère tyrannique, et l’interdiction pour les employé-es d’adresser la parole aux client-es… jusqu’où ira cette folie ?

L’absurde pour dire l’absurde

De folie, il en est bien question dans ce spectacle porté collectivement, à l’initiative de Vanessa Ferreira Vicente et Marie van Berchem. Comme Vanessa nous l’expliquait en amont des représentations, de nombreuses formes sont abordées dans Coloscopie d’un supermarché. On pourrait imaginer un patchwork, mais les scènes se succèdent au contraire de manière très fluide, sans transition. L’ambiance jeu télévisé, façon Qui veut gagner des millions ? laisse place au film d’horreur – ou à sa parodie – en passant par une drôle de comédie musicale ou des éléments rappelant les scripted-reality, avec leur jeu d’acteur/trice volontairement peu convaincant. Le terme qui nous vient à l’esprit pour décrire Coloscopie d’un supermarché serait « schizophrène », comme si chaque scène survenait telle une nouvelle personnalité dans l’esprit fou représenté par ce supermarché.

Pourtant, cela a de quoi dérouter un public non-averti : le rythme est infernal, comme celui dans lequel se trouve empêtrée la cliente consommatrice, mais aussi l’étalagiste qui ne peut se permettre aucune pause. C’est le même sentiment qui s’empare de nous, spectateur/trices, embarqué-es dans ce cycle qui devient infernal. On pourrait alors reprocher à Coloscopie d’un supermarché un empilement d’idées pas toujours complètement abouties. Ou se dire que c’est précisément la volonté de l’équipe, en laissant au public le soin de faire le cheminement mental qui reste, pour comprendre les tenants et aboutissants de ce qui est narré sur scène. Le propos se voulait tout sauf moralisateur, et c’est réussi. On retient la dimension absurde des différents éléments de la pièce, pour dénoncer l’absurdité d’un système dans lequel nous sommes toutes et tous coincé-es. À l’image des trois protagonistes, incapables de sortir de leur rôle, nous avons beau constater cette absurdité, comment en sortir ? Quelle alternative trouver ?

Qui est le vrai tyran ?

Alors que la directrice semble imposer sa volonté toute puissante aux autres protagonistes, on prend bien vite conscience qu’elle en est, elle aussi, victime. Le système dans lequel elle est employée est bien plus grand, bien plus fort. On s’en rend d’abord compte grâce à l’écran qui trône au-dessus du plateau, sur lequel diverses informations factuelles et documentaires nous sont dévoilées : façon de cultiver les tomates hors-sol sous serre, nombre de poules incinérées chaque année car elles ne pondent plus assez, sans être consommées, modèle esclavagiste sur lequel s’appuie cette grosse machine… Sans moraliser, les faits ont de quoi nous faire réfléchir, et nous faire comprendre que le système nous dépasse. En nous rappelant, une nouvelle fois, que même en étant conscient-e de cela, on ne trouve aucune solution pour en sortir.

Le hasard du calendrier a fait que, juste après la pièce, je suis tombé sur un épisode de South Park – alors même que l’employée qui meurt à plusieurs reprises nous rappelle Kenny – dans lequel Walmart rend les gens complètement fous. Comme dans le spectacle, et en sachant que la grande chaîne américaine a été l’un des éléments déclencheurs du projet, tout le monde veut cesser d’y aller, le détruire, mais se laisse entraîner par les actions, ne pouvant plus s’en sortir. Le ton absurde si bien maîtrisé du dessin animé fait alors étrangement écho à celui de Coloscopie d’un supermarché. Un spectacle dont on ressort avec de nombreuses réflexions et questions ouvertes : doit-on faire le parallèle entre la viande humaine et celle d’animaux qu’on consomme, sans rien savoir du parcours de vie dudit animal ? comment prendre le recul nécessaire et trouver la force mentale de quitter ce système pour d’autres solutions alternatives ? comment ne pas être aliéné-e par la puissance de ce système ? Malgré les rires qui résonnent durant la majeure partie de la pièce, nos réponses ne peuvent malheureusement s’avérer que fatalistes, nous mettant une nouvelle fois face à nos propres contradictions.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Coloscopie d’un supermarché, par le Collectif Cœur du 17 au 22 mars 2026 à la Maison Saint-Gervais.

Conception et mise en scène : Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente en collaboration avec l’ensemble de l’équipe

Avec Noémie Griess, Céline Nidegger et Sophie Ammann

Scénographie : Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente

Texte : Marie van Berchem en collaboration avec l’ensemble de l’équipe

Chorégraphie : Sophie Ammann

Dramaturgie : Olivia Csiky Trnka

Création lumière : Nidea Henriques

Création son : Nadan Rojnic

Composition musique et paroles : Noémie Griess

Arrangement : CJ Nicholson

Création costumes : Doria Gomez Rosay

Voix : Bastien Semenzato et Tamara Pellegrini

Direction d’artistes, regard extérieur : Bastien Semenzato

Administration : Samuel Golly

https://saintgervais.ch/spectacle/coloscopie-dun-supermarche/

Photos : ©Dorothée Thébert

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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