Les réverbères : arts vivants

Au cœur d’une tempête

Sur la scène du théâtre du Galpon, situé entre l’eau et la forêt, Pierrandré Boo nous offre les mots de l’Impératrice d’Autriche, Elisabeth, dans une esthétique entre voiles et récifs, entre hier et aujourd’hui. C’est à voir, absolument, jusqu’au 28 décembre. 

Chère âme du futur  

Combien de fois, durant les vacances d’hiver, ai-je usé la bande magnétique qui retenait captive Sissi. Elle était pour moi la princesse en robe bleue, elle était Romy Schneider, cette femme qui aimait monter à cheval, buvait de la bière, pêchait, avec son Papili. Elle faisait rêver l’enfant éduquée en petite fille que j’étais. Un jour mon prince viendra…La fascination a continué, faisant craqueler le vernis de la fiction, la romantisation écœurante, pour découvrir une femme extraordinaire. Cependant jamais elle ne m’était apparue avec une présence aussi éclatante que ce soir-là, sur la scène du Galpon.  

Pierrandré Boo, que nous avons eu la chance de rencontrer la semaine dernière, au fil de trente ans de recherche, et de vie, fait apparaître une Elisabeth, d’une lucidité tranchante, dont on découvre les textes d’une actualité évidente et troublante, alors qu’ils ont été écrits au XIXe siècle.  

« Chère âme du futur. C’est à toi que je lègue ces écrits. Ils devront être publiés 60 ans après cette année 1890, au profit des condamnés politiques les plus méritants et de leurs proches dans le besoin. Car il n’y aura pas dans soixante ans, plus de bonheur et de paix, c’est-à-dire de liberté, sur notre planète, qu’il n’y en a aujourd’hui. Peut-être quand tu liras ces lignes… Avec mon cordial salut, car je sens que tu me veux du bien. Elisabeth. »1 

Un récit au coeur de la tempête 

Au présent de son futur, le plateau est, presque, nu. Une boîte noire. Aucun élément scénographique. Légère fumée qui dévoile quelques faisceaux. Une voix. Une silhouette dont on entend les pas. Au travers de ce vide ornemental pourtant, nous voyagerons. Grâce à une installation et une création lumière stupéfiante de simplicité et d’ingéniosité (Danielle Milovic), le plateau sera prison, voile, mer agitée, ou encore bateau. Elisabeth (Greta Gratos) évoluera dans ces paysages évanescents et géométriques – comme une caresse de lumière, comme l’écume se fracassant sur les récifs – qui viendront, non pas illustrer le propos, mais pour offrir, au corps et à la voix, un dialogue, parfois complice, parfois antagoniste. La création sonore (Michel Zürcher), tout comme la lumière, nous fait entendre le monde extérieur, dans lequel tantôt se love, contre lequel tantôt se heurte le récit à la première personne.  

« Combien de vagues à venir, combien de tempêtes et combien d’accalmies pour plonger entière dans le grand silence ? » 

Dans les bras de la mer  

Silhouette d’hier et d’aujourd’hui, le travail autour du costume est somptueux et intelligent (Valentine Savary). Nulle ombrelle, nul éventail. Le silence sera brisé. On retrouve cependant les contours d’un corps connu, taille fine dans une robe noire, comme sur cette peinture de Leopold Horowitz et sur le cliché devant le Grand Hôtel à Territet. Mais là encore, dans les détails, la parole se libère, on assiste à une métamorphose, le tissu joue des transparences, et dissimule sous la lourde traîne, tel le cocon dont le papillon se libère, une autre silhouette, moins attendue et pourtant, bien plus intime des écrits d’Elisabeth. Si les mots de cette dernière ont indéniablement une force intrinsèque, la performance de Greta Gratos vient les sublimer et nous les faire entendre avec une justesse saisissante. Sans jamais ni se confondre, ni se faire de l’ombre, l’une et l’autre, en sororité, nous parlent d’hier et d’aujourd’hui, nous dévoilent lucidité et mélancolie sans fard, mais avec des mots qui émeuvent autant qu’ils consolent. 

«  Je suis une mouette d’aucun pays,
Je n’appelle aucun rivage ma terre natale,
Ni lieu ni place ne me lient ;
Je vole de vague en vague.
Hier encore je voyais le plus beau saphir,
Dans le bleu profond il gisait au-dessous de moi,
Couronné d’oliviers et de myrtes
Qu’entouraient le vol léger des papillons.
Aujourd’hui mes ailes frôlent l’écume de la mer.
Ses vagues me bercent et m’invitent au rêve… » 

Charlotte Curchod 

Infos pratiques : 

Les Larmes de Titania, d’après les écrits d’Élisabeth d’Autriche, Théâtre du Galpon du 16 au 28 décembre 2025. 

Concept et réalisation : Pierandré Boo 

Mise en scène : Michel Albasini   

Avec Greta Gratos  

Eclairage : Danielle Milovic  

Univers sonore : Michel Zürcher  

Costumes : Valentine Savary  

https://galpon.ch/spectacle/les-larmes-de-titania/ 

Photos : © Erika Irmler 

Charlotte Curchod

Des spectacles qu’elle inventait sur le balcon du chalet familial à la programmation pour FriScènes, le théâtre a souvent joué le premier rôle dans sa vie. Passionnée des coulisses et des processus de création, on la retrouve parfois aux lumières. Ce qu’elle aime le plus, c’est le moment magique, suspendu, juste avant les applaudissements. Au sein de la Pépinière, elle vous emmène parfois en reportage à la rencontre des acteurices culturelles et s’occupe de la page Cultur’Actus.

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