Les réverbères : arts vivants

Au Grand Théâtre, Rossini déménage !

Le BFM est le nouveau toit pour les représentations du Grand Théâtre. Plus petite, mais pas moins efficace, la salle principale du BFM a accueilli ce vendredi 30 janvier le chef-d’œuvre de Rossini, l’Italienne à Alger, mis en scène par le Fribourgeois Julien Chavaz.  

Il était une fois à Alger… 

Gioacchino Rossini, le maître de l’opéra-bouffe (spectacle léger et satirique) du XIXème siècle, a écrit en 1813 pour le Théâtre San Benedetto à Venise sa première œuvre comique, un récit mettant en scène une histoire d’amour entre une Italienne et le Bey d’Alger. Le maître a vingt-et-un ans, et reprend le texte d’Angelo Anelli, écrivain et librettiste italien, qui a publié en 1808 cette histoire grossièrement reprise d’un fait divers milanais (une Milanaise se serait faite harponnée par des corsaires en 1805 et aurait été ramenée jusqu’au Bey d’Alger Mustafa, avant de retourner en Italie).   

Au BFM, la mise en scène centrant le propos dans l’hôtel Algeri, un 4 étoiles qui fait spa à Alger, modernise l’opéra de Rossini. Dans cet univers luxueux défilent tout un cérémonial de « serviteurs-esclaves » déguisés en aimable personnel au service de son altesse le Bey d’Alger, Mustafa. 

Rappelons que Rossini était un bon vivant et amateur de bonne chair ; le choix de travestir Lindoro , l’esclave italien du Bey amoureux d’Isabella, en chef-marmiton peut être un clin d’œil à cet amour pour les arts culinaires.  

Ici, Isabella, « l’Italienne », débarque à Alger valises en mains avec Taddeo, son amant qui se fera passer pour son oncle auprès de Mustafa, pour rester auprès d’elle (et éviter accessoirement sa potentielle mise-à-mort s’il venait à entrer en concurrence avec le seigneur local). Aimée par Lindoro, Taddeo et bien entendu le Bey, Mustafa, qui veut quitter sa première épouse pour cette beauté livournaise, elle fera tourner en bourrique ces trois ânes qui se croient tous exclusivement aimés par Isabella.  

« L’étranger », la tête de turque de la modernité ? 

On vit avec son temps. Si le « Turque » était à la mode au XVIIIème et XIXème siècle, et qu’il était d’usage de se moquer sur scène des coutumes orientales « grotesques » en caricaturant les habitants de ces pays lointains avec des tenues burlesques et un décor tout droit sorti du conte des mille-et-une nuits, ici, le Grand Théâtre a fait le choix de rester dans le sobre… Tout en laissant le personnage principal resplendir de ses tenues plus éblouissantes les unes que les autres ! Costumes de dandy et paillettes sont de mise sur scène !  

La seule critique que j’émettrais se porterait sur l’occidentalisation à mon sens excessive de la mise-en-scène, qui fait que « l’Italienne à Alger » aurait aussi bien pu se dérouler à Pékin qu’au Luxembourg. Le personnel-esclave est coiffé d’une perruque blonde, ce qui, dans mes souvenirs de voyage en Orient, n’est pas particulièrement courant. À trop vouloir ne pas se montrer « insultant » envers une culture, on finit par faire pire.  

Toutefois, les titres réellement grotesques - Pappataci, et Kaïmakan – illustrent à mon sens (et pour cela merci Rossini) avec un brio comique l’absurdité de certains emplois « fictifs » (essentiellement des fonctionnaires), grassement payés pour « bien manger », « bien dormir » et « bien boire ».  

Des acteurs convaincants 

L’acteur du « turquisant » Bey (le pourtant très Italien Nahuel Di Pierro) a été plus qu’à la hauteur ! Son vibrato saisissant et son jeu – c’est le mot – majestueux, avec des mimiques à faire pleurer de rire ont complétement conquis le public.  

Isabella n’est pas en reste. L’actrice Gaëlle Arquez a été sublime dans son jeu, même si, pour ce rôle, il aurait été plus crédible de prendre une femme plus jeune. Il est rare qu’une femme d’âge mur soit l’objet obsessionnel de tout un royaume (occidental ou oriental), même si, je peux comprendre, on a cherché à détourner la valeur charnelle de la sensuelle étrangère italienne pour mettre en valeur sa personnalité manipulatrice (qui est l’apanage des femmes d’expérience).   

En bref, le Grand Théâtre a fait rire ce soir-là, et c’est ça l’essentiel. 

Apolonia M.-E 

Infos pratiques : 

L’Italienne à Alger, de Gioacchino Rossini, du 23 janvier au 5 février 2026 au BFM. 

Mise en scène : Julien Chavaz 

Avec Nahuel Di Pierro, Gaëlle Arquez, Maxim Mironov, Riccardo Novaro et Charlotte Bozzi

https://www.gtg.ch/saison-25-26/italienne-a-alger/ 

Photos : © Carole Parodi 

 

Apolonia M.-E.

Apolonia M.-E est une écrivaine et journaliste suisse. Lettreuse produit de la cuvée post-covid de l’UNIGE, Apolonia écrit pour la rubrique théâtre, littérature, et occasionnellement pond un sujet de société. Sinon, elle tient une passion particulière pour les cochons (vivants) et les jolis chapeaux.

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