De la peau et du sang
À la Maison Saint-Gervais, la metteuse en scène et porteuse de projet Laure Hirsig nous plonge dans les violences, la beauté et les secrets de l’adolescence avec la pièce diptyque Zone. C’est à voir jusqu’au 18 janvier.
Quelques jours avant la première nous avions rencontré Laure Hirsig. Lors de cette entrevue, elle avait évoqué les deux auteurs, Louis Calaferte et Tarjei Vesaas, dont sont tirés les textes de sa création. Deux écrivains au style totalement différent, mais qui abordent une même thématique : la jeunesse. Dès la feuille de salle, un choix fort est assumé, les deux matières textuelles choisies ne seront pas mêlées, si ce n’est que par l’espace et le temps : ce soir nous assisterons, sur cette scène, avec une même distribution, à une première Zone puis à une deuxième.

La Zone
Le spectacle débute avec une adaptation, pour la scène, du texte Requiem des innocents de Louis Calaferte. Dans ce texte personnel, il raconte la vie dans une banlieue lyonnaise après la Seconde Guerre mondiale. Misère sociale. Violence. Sexisme. Alcoolisme. Sur fond d’âpreté, un personnage se détache : Lobe, directeur de l’école (François Revaclier), à la manche de veston vide. Il incarne une possibilité de s’inventer ailleurs, notamment par les mots et la pensée, mais nullement un espoir ou une solution : on ne quitte pas si facilement la zone. Incarnant une certaine fermeté, il est le lieu d’une forme de dignité : les jeunes l’estiment et il les respecte, là où tous les autres adultes présents, notamment Adolphe et Sophie Calaferte, parents de Louis (François Revaclier, Camille Legrand) n’ont (presque) que la violence et la brutalité comme paroles et gestes.

Zoner
À la fin de de la première partie, qui nous laisse presque seul-es avec nos propres jugements et sentiments, sans nous offrir aucune solution si ce n’est celle qu’on saura s’inventer pour soi, s’offre à nous une respiration vidéo. Écroulements successifs. Et nous entrons dans une deuxième Zone, d’après les textes de Tarjei Vesaas. Les mots sont atmosphériques et sensoriels, un monde presque halluciné. Nous sommes juste après une fête, dans un marécage, les têtes tournent, ni rêve, ni cauchemar, mais une réalité éthérique. Un rôdeur (Roberto Garieri) – ombre blanche – fait de la jeunesse sa proie ; une fois encore le monde des adultes ne sait, non seulement, pas protéger la jeunesse, mais la menace.
Le piège
Les choix de mise en scène viennent renforcer et affirmer les différences des textes. Le jeu fait entendre les musicalités des langues sans vouloir les unifier. Le travail en lumière (David Kretonic) compose avec des tonalités différentes conjointement avec la création costumes (Eléonore Cassaigneau) aux silhouettes proprement dessinées et contemporaines : du froid, nous passerons au chaud. Deux spectacles. Deux récits qui ne se rencontrent pas. Des textes différents dans leur forme. Deux parties distinctes au plateau, mais au centre un espace qui réunit : des coulisses rendues visibles et un cube imposant, décentré, transparent, composé de vitres, de vide et d’élastiques. Le travail de l’espace renvoie à l’idée d’un piège transparent qui montre plus qu’il ne dissimule, qui étouffe plus qu’il ne protège, et si on en sort, c’est pour se cacher encore ou disparaître. Dedans. Dehors. Notions anéanties ou devenues paradoxales. Au sein de ce sordide des mots et des corps, visuellement tout est lumineux, propre et maîtrisé. Cependant rien ne protège. Si ce n’est peut-être l’amitié.

Des corps
Si elle renvoie à l’idée d’un piège, la scénographie est aussi, pour les corps, un espace de jeu, elle les entrave, leur offre une gamme nouvelle de mouvements, notamment avec les élastiques tendus qui, en même temps, ferment et ouvrent une partie du cube. Les mouvements sont extrêmement chorégraphiés. Dans un jeu maîtrisé et millimétré, l’ensemble des comédien-nes (Eliot Sidler, Camille Legrand, Diane Dormet, François Revaclier, Roberto Garieri) sont aussi danseur-euses englobé-es et porté-es par un univers sonore travaillé (Fernando De Miguel). Iels passent avec aisance et justesse d’un rôle à un autre. Les corps, les gestes, les voix sont métamorphosées et font s’échouer vers l’extérieur des intériorités. Si les paroles sont en partie désincarnées – mettant en avant les aspects littéraires et poétiques de chacune des langues plutôt qu’une forme de réalisme : ce n’est pas une langue de la jeunesse, mais elle saisit quelque chose de cet instant de la vie – elles demeurent cependant profondément ancrées dans les corps.
Zone mêle violence et une certaine beauté, à l’image de l’adolescence. La juxtaposition des deux parties rend parfois difficile l’attention portée à chacune des deux pièces, l’émotion ne pouvant pas être vécue jusqu’à son terme que déjà s’ouvre un autre univers. Cependant, cette co-existence vient nous montrer, hier ou aujourd’hui, ici ou ailleurs, l’atemporalité de la thématique évoquée.
Charlotte Curchod
Infos pratiques :
ZONE, à partir des textes de Louis Calaferte et Tarjei Vesaas, à la Maison Saint-Gervais, du 8 au 18 janvier 2026.
Mise en scène : Laure Hirsig
Avec Eliot Sidler, Camille Legrand, Diane Dormet, François Revaclier, Roberto Garieri
Scénographie : Valeria Pacchiani
Création lumières : David Kretonic
Composition sonore et musicale : Fernando De Miguel
Costumes : Éléonore Cassaigneau
Maquillages et coiffures : Arnaud Buchs
Vidéo : Gaëtan Besnard
Régie lumières : Cédric Caradec
Complice : Bogdan Nunweiler
Avec la participation de : Charlotte Chabbey, Chris Baltus, Jonas Tardent et Bastien Leclerc.
https://saintgervais.ch/spectacle/zone/
Photos : © David Kretonic
