Les réverbères : arts vivants

Deux récits pour une thématique

À quelques jours de la première, pour le tout premier reportage de l’année, nous rencontrons Laure Hirsig afin de parler de son spectacle : ZONE. Ensemble nous avons abordé les étapes de création, la thématique de la jeunesse, et la puissance créatrice. Rendez-vous à la Maison Saint-Gervais du 8 au 18 janvier.  

Des mots sur l’adolescence  

Au coeur de ZONE (diptyque), un thème : la jeunesse. Et pour en parler Laure Hirsig a choisi deux auteurs aux styles et aux atmosphères hétérogènes, assumant totalement cette différence, jusque dans la forme de la performance qui sera composée de deux parties. Une première, basée sur le roman Requiem des innocents de Louis Calaferte et une deuxième, consacrée exclusivement à des textes de Tarjei Vesaas. Deux regards inquiets sur la jeunesse et l’adolescence aux formes très différentes. Il y a d’abord un récit autobiographique dans lequel Louis Calaferte raconte sa jeunesse dans la banlieue lyonnaise d’après-guerre soulevant des problématiques similaires à celles que vivent et rencontrent les jeunes en banlieue aujourd’hui : violence familiale, misère économique et affective, brutalité, sexisme, homophobie, racisme, complexe de classes, etc. Et qui n’est pas sans lien avec la jeunesse du père de Laure, en banlieue parisienne. Tandis que chez l’aueur norvégien, on s’éloigne du biographique pour aller vers l’atmosphérique et l’allégorique. La deuxième partie de l’adaptation proposée s’ouvre sur la fin d’une nuit, après une fête, dans un grand marécage, un rôdeur menace un groupe de jeunes. Les deux textes, datant de la seconde moitié du 20ème siècle, sont pour la metteuse en scène atemporels : exprimant les menaces qui planent sur l’enfance et l’adolescence, périodes durant lesquelles les adultes ne sont pas toujours des allié-es. 

Des textes à la scène  

Tarjei Vesaas et Louis Calaferte sont deux auteurs que Laure affectionne tout particulièrement. Cependant, les textes choisis n’ont pas été écrits pour la scène. La dimension littéraire du spectacle devient l’objet d’un challenge à relever afin que l’univers théâtral puisse prendre vie. Suite à une audition, au plateau, deux générations et cinq interprètes se rencontrent, pour des rôles, notamment dans la première partie, de métamorphose. En effet plusieurs comédien-nes ont plusieurs rôles. Pour des questions pragmatiques d’obtention des droits, l’adaptation a été écrite plusieurs mois avant le début des répétitions. Mais l’idée de l’espace a été l’une des premières à surgir. Rapidement, Laure a imaginé dans quel espace cette histoire, composée de deux matières textuelles, allait se dérouler. Le décor commun choisi pour faire lien entre les deux parties, exprime l’idée d’un piège transparent, transposant dans l’espace des paradoxes intimes à l’adolescence : exhibition – inhibition, intérieur – extérieur, voilé – dévoilé.  

Durant les premières répétitions, l’accent s’est porté sur le déploiement spatial de corps grâce à un marquage au sol, en attendant la réalisation de la scénographie (Valeria Pacchiani). Penser et chorégraphier l’énergie et les humeurs du corps, pour ensuite voir émerger, de celles-ci, la manière dont les choses peuvent se dire a représenté une étape importante.  

Les partitions visuelles et musicales sont également, pour Laure, essentielles dans le devenir théâtral de la matière textuelle. Les créateurs Fernando De Miguel, au son, et David Kretonic, aux lumières, ont été invités à rejoindre rapidement les répétitions, les aspects sensoriels et atmosphériques étant intrinsèques et constitutifs, notamment de la deuxième partie qui se veut être une sorte d’hallucination éveillée. Psychédélique. Atmosphérique. Laure a très rapidement travaillé en musique, d’abord avec des morceaux d’inspiration partagés comme point de départ à la composition avec Fernando. Du côté des lumières, de par son parcours, diplômée de l’école d’art Estienne (Paris) en gravure et de l’ICART (Paris) en histoire de l’art, elle a partagé ses envies picturales et chromatiques à David. Aux costumes, nous retrouvons le travail d’Eléonore Cassaigneau, qui parlera également à nos sens avec notamment un travail sur la météo du plateau, avec des axes tels que le chaud et le froid. ZONE ne recherche pas à retranscrire à la scène un réalisme historique, mais transpose la matière textuelle en quelque chose de contemporain.  

Faire des liens avec le réel 

Deux spectacles. Deux récits qui ne se rencontrent pas. Deux textes différents dans leur forme. Deux parties distinctes au plateau, mais au centre un espace qui réunit pour porter, sur la jeunesse, un regard inquiet qui ne cherche aucune résolution morale, car pour Laure, la violence exercée par les adultes sur la jeunesse ne se résout pas, et en tous cas pas sur une scène. Cependant, si le regard est pessimiste, Laure entrevoit un espoir : dans la puissance des mots, dans les facultés d’imagination et de création, et dans l’amitié, véritables outils de résistance. Avec ce spectacle, elle ne nous dit pas qu’il n’y pas de solutions, mais plutôt que celle-ci n’existe pas a priori, chacun-e doit la chercher, pour soi-même. Et c’est ce que le spectacle fait, se détachant du réel, et proposant autre chose que celui-ci, il est acte créateur, transformation. Souhaitant une forme poétique, elle ne lâche cependant pas le réel, et va à sa rencontre avec plusieurs activités autour du spectacle : une exposition de photos au 2ème étage de la Maison Saint Gervais, avec ses propres œuvres ainsi que celles de David Kretonic, et des ateliers d’écriture dont un avec des jeunes de l’association Scène active, un programme de participation sociale et culturelle en lien avec les arts de la scène, qui offre chaque année à des jeunes gens en situation de décrochage la possibilité de construire leur propre projet, sur le plan personnel et professionnel, dans un environnement artistique collectif. Ensemble, autour d’un atelier « dessin & écriture », iels ont exploré les liens entre ces deux pratiques : dessiner avec des outils d’écriture et écrire avec des outils de dessin. Un atelier d’écriture est également proposé à tou-tes les intéressé-es le 10 janvier 2026. Pour conclure cet échange, j’ai envie de piquer une question à Laure et de la lui soumettre : Quand est-ce que tu es sortie de l’enfance ? Et je vous laisse avec ses mots : « On n’en sort pas. À l’adolescence j’ai vécu des choses merveilleuses et des choses difficiles. C’est la période la plus intense de la vie où tout était possible, et en même temps le rapport au danger ambiguë. Ça a été la période de grandes découvertes et de grands dangers. À partir de là toute l’intensité, dans ce qu’elle a d’affreux et de merveilleux pour moi, en a fait un moment traumatique au sens positif et négatif du terme. Jamais cette adolescence ne m’a quittée. Ça fait partie du passage. C’est un passage duquel on ne sort, selon moi, jamais complètement. Et je souhaite à toute personne de ne pas en sortir complètement. C’est bien de s’y référer à certains moments de la vie, se demander ce que l’adolescent-e en nous aurait fait. Convoquer le souvenir de ça et l’aimer avec tout ce qu’il a de puissance, de vulnérabilité et d’intensité absolue. » 

Nous vous attendons à la Maison Saint-Gervais du 8 au 18 janvier prochain pour ce spectacle qui ne se veut pas documentaire mais poétique. Qui ne propose pas de résolution mais qui porte un espoir : la fuite du réel par la création et l’imagination. 

Charlotte Curchod 

Infos pratiques : 

ZONE, à partir des textes de Louis Calaferte et Tarjei Vesaas, à lq Maison Saint-Gervais, du 8 au 18 janvier 2026. 

Mise en scène : Laure Hirsig 

Avec Eliot Sidler, Camille Legrand, Diane Dormet, François Revaclier, Roberto Garieri  

Scénographie : Valeria Pacchiani 

Création lumières : David Kretonic  

Composition sonore et musicale : Fernando De Miguel 

Costumes : Éléonore Cassaigneau 

Maquillages et coiffures : Arnaud Buchs 

Vidéo : Gaëtan Bresnard 

Régie lumières : Cédric Caradec 

Complice : Bogdan Nunweiler 

Avec la participation de : Charlotte Chabbey, Chris Baltus, Jonas Tardent et Bastien Leclerc. 

https://saintgervais.ch/spectacle/zone/  

Photo : © David Kretonic 

Charlotte Curchod

Des spectacles qu’elle inventait sur le balcon du chalet familial à la programmation pour FriScènes, le théâtre a souvent joué le premier rôle dans sa vie. Passionnée des coulisses et des processus de création, on la retrouve parfois aux lumières. Ce qu’elle aime le plus, c’est le moment magique, suspendu, juste avant les applaudissements. Au sein de la Pépinière, elle vous emmène parfois en reportage à la rencontre des acteurices culturelles et s’occupe de la page Cultur’Actus.

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