Les réverbères : arts vivants

Écho minéral : un projet qui avance comme une rivière

Deux militantes écologistes qui escaladent un glacier avant l’aube pour y déposer une plaque funéraire. Pour Écho minéral, Rachel Gordy s’est entourée d’Alexandra Tiedemann à l’écriture et Pauline Epiney à la mise en scène. Plongée dans la genèse de ce spectacle, pour le deuxième reportage de la saison aux Scènes du Grütli.

Tout commence en 2021, lorsque Rachel Gordy reçoit une bourse de la Ville de Genève, pour effectuer une recherche sur les femmes alpinistes. Plusieurs rencontres s’ensuivent, avec des guides de montagne, plasticiennes, des personnalités qui ne mettent pas en avant la notion de compétition. De ces rencontres ressortent un sentiment de liberté en montagne, des codes différents de ceux de la plaine. La notion de genre elle-même semble abolie, ou du moins plus nuancée. On monte en tête pour le plaisir, on alterne, sans véritablement se poser de question. Les histoires qu’elle entend lui donnent espoir, chacune avance pour elle-même, avec un esprit d’ouverture et une connexion forte à la nature. Des rencontres qui tombent donc à point nommé, alors qu’elle est à la recherche de nouveaux modèles féminins, bien que les femmes ne soient qu’une trentaine parmi les 1700 guides que compte la Suisse.

Expérience de comédienne au service de l’écriture

Pour écrire le texte de la pièce, Rachel Gordy fait appel à son amie Alexandra Tiedemann, après avoir flashé sur 7-8 Jean-François, son premier texte. La première apporte toute la matière première, et la seconde écrit, à l’occasion de quatre jours dans un chalet, où les conditions météorologiques ont favorisé l’enfermement et l’avancement d’une réflexion sur la narration. Une première trame sortie à la suite de cela, dans laquelle s’allient les histoires de celles que Rachel Gordy a rencontrées et les funérailles de glacier. Rachel m’explique alors que des processions ont lieu, avec des habits comme en 1900, avec une dimension très théâtrale, pour commémorer la mort annoncée de certains glaciers. En Islande, par exemple, des plaques funéraires ont été déposées annonçant  qu’on n’a pas fait le nécessaire pour sauver les lieux. Parmi les idées qui se sont intégrées au projet, il y a forcément l’idée de parler d’écologie, bien que paradoxalement ce questionnement vienne principalement de la plaine. Les guides sont inévitablement liées au tourisme, et vivent ainsi au jour le jour, sans avoir constamment cette précaution à l’esprit. Pour autant, les mentalités sont en train d’évoluer, avec plus d’adaptation aux conditions, des décisions de changer de lieu ou d’activités… En France, les client-es peuvent désormais être remboursé-es, ce qui impacte forcément les pratiques et la vie des guides. Une phrase prononcée alors par Rachel Gordy me marque profondément, et illustre à elle seule l’évolution de la réflexion des guides : « Le renoncement sauve des vies », martèle-t-elle en me disant que certain-es alpinistes renoncent au somment à peine 50m avant de l’atteindre.

Avec toutes ces réflexions en tête, le texte d’Alexandra Tiedemann est construit comme une fiction, loin du théâtre documentaire. Les préoccupations évoquées partent de la vallée et l’histoire est celle de deux militantes écolo qui montent avant l’aube – les autorisations leur ayant été refusées – pour déposer une plaque funéraire au sommet. Une fois au pied de la montagne, alors qu’elles ne savaient pas jusqu’ici qui était l’autre, elles prennent conscience qu’elles ont une histoire commune, qui créera de forts enjeux entre elles. En grimpant, faisant face aux conditions et étant coincées l’une avec l’autre, elles sortiront de leur réalité pour revenir à des thématiques essentielles, telles que la solidarité, les luttes qu’elle mènent en parallèles et qui semblent s’opposer, mais pourraient bien s’avérer complémentaires. Alexandra Tiedemann nous confie ensuite que son expérience de comédienne – depuis une trentaine d’années – accompagnée également d’expériences dans l’audiodescription, l’aide à voir le temps et le rythme nécessaires au jeu et à la création. Elle se nourrit des échanges, ravie que toute l’équipe soit preneuse. Le travail se fait ainsi en constante progression, avec une grande écoute de ce qui se passe sur scène, une fois le texte mis à l’épreuve de celle-ci. Elle apprécie particulièrement la marge de manœuvre et le recul que lui procurent l’expérience du plateau lorsqu’elle joue, en se plongeant totalement dans son rôle de comédienne, pour revenir ensuite à la réécriture en-dehors. La fin a d’ailleurs été complètement modifiée durant la pause de Noël.

Une mise en scène et un propos engagés

Pour la mise en scène, Rachel Gordy s’est entourée de Pauline Epiney, très sensible à la dimension féministe du propos. Pauline accompagne donc l’équipe durant deux semaines de résidence à Pitoeff, alors que le texte n’est pas encore terminé. Ce processus permet de réfléchir à la direction à prendre, aux liens entre les deux personnages, mais aussi à créer la musique avec Cyril Bondi. C’est aussi à ce moment-là que naissent les costumes de Valentine Savary et la scénographie de Céline Ducret. Cette dernière avait créé, dans le cadre de son métier de plasticienne, une grande toile en dentelle, dont Rachel Gordy est immédiatement sous le charme. Céline en a donc créé six, qui constitueront le décor de la pièce et évoqueront les dimensions de lien, par le tissage des mailles, mais aussi les empêchements et, bien sûr, les funérailles. Au propos viendra aussi se mêler l’actualité récente, avec l’éboulement de Blatten et la tragédie de Crans-Montana, ainsi que les accidents répétés, qui viennent questionner ce besoin de performance dans le domaine de l’alpinisme et, plus généralement, de la montagne.

À ces thématiques, donc, vient s’intégrer une dimension féministe. Rachel Gordy évoque d’abord le female gaze et l’invisibilisation des femmes dans le théâtre, arrivées à un certain âge – une problématique dont nous parlait également Diane Muller à l’occasion d’une interview autour d’Un Volcan silencieux. Une question se pose également : peu d’activistes démarrent leur activité entre 40 et 50 ans, mais pourquoi ? Peut-être la charge mentale est-elle plus lourde à cette période et ne permet pas suffisamment d’espace pour y penser ? Pourtant, il est encore temps d’agir, à tout âge, en se demandant ce qu’on laissera aux générations futures. En marge du spectacle, Julia Steinberger participera à une table ronde, elle qui bénéficie d’un fonds européen pour envisager des modèles économiques post-croissance, en imaginant la vie autour du concept de bien-être humain. Elle apportera un point de vue à la fois scientifique et engagé, pour montrer que l’on peut tout à fait envisager les deux. Car c’est bien là l’un des buts du spectacle : montrer qu’il y a de l’espoir, qu’on peut faire des choses et que la lutte est à portée de mains !

Un texte percutant, entre petite et grande histoire

Le texte d’Alexandra Tiedemann s’est construit par étapes. D’abord, il y avait la volonté d’un dialogue avec des répliques courtes, mais rapidement elle a senti qu’il manquait quelque chose. Elle a donc intégré des coryphées, à la manière des tragédies grecs. L’idée était de prendre du recul avec ces moments, d’évoquer l’immensité de la montagne et où on se place par rapport à cela. On fait partie de cet écosystème, et il était intéressant de jouer sur les perspectives entre petite et grande histoire. Quant à la place de ces chants dans le spectacle, ce sera à Pauline Epiney d’en décider. Le texte est donc arrivé début septembre, en même temps que la scénographie. Il a donc fallu s’interroger sur la manière d’exploiter cela, quelle place symbolique lui donner. Puis Pauline Epiney a réfléchi à ce que racontait le texte, en travaillant beaucoup sur le rythme. Un point sur lequel elle insiste beaucoup durant la répétition qui suit notre entretien, en étant attentive aux effets produits sur le public, aux pauses, et au temps pris pour que le propos passe auprès du public, en mêlant cela aux intentions pour donner du sens à ce qui est dit. Elle fait ainsi attention à laisser un espace au public, avec ce qu’il projette, sans lui imposer quoi que ce soit. Comme avec la dentelle de la scénographie, il faut travailler avec finesse et fragilité. Pour ce faire, le travail se fait par couches d’interprétation, en jouant aussi sur les non-dits, en revenant sur chaque scène, avant d’en faire un véritable filage à la fin de chaque journée.

Dans son travail, Pauline Epiney nous confie être très instinctive, notamment dans sa réflexion sur la bascule entre scènes jouées et moments de chant : pour se faire une idée, il faut faire, il faut voir. L’équilibre a finalement été trouvé assez rapidement, avec une volonté de rester proche de la musicalité des chants, tout en projetant sa sensibilité dessus. Une des forces de Pauline Epiney est également d’écrire, elle aussi, ce qui lui permet de savoir laisser le temps, mais aussi d’accompagner ce travail, toujours en dialogue avec Alexandra Tiedemann. La conscience qu’elle a de tout ce que cela demande la rassure aussi, et elle fait une totale confiance à l’autrice, dont elle est impressionnée par la rapidité et la capacité à entendre et appliquer tout ce qui ressort des discussions.

Une ambiance de travail très humaine

Toute l’équipe s’accorde pour dire que le climat de travail est propice à l’échange et à la bienveillance. Pauline Epiney trouve par exemple émouvant de suivre la création et l’évolution du texte, qui la nourrit également beaucoup dans sa propre pratique, en l’inspirant dans plusieurs aspects. Le projet porté par Rachel Gordy se construit avec la notion centrale de partage. Une générosité ressort de cet espace devenu sororité, au-delà même du cadre de la pièce. Rachel nous confie d’ailleurs aimer ce lien entre le récit et la manière de travailler, avec une dimension très humaine. Le contraire serait, pour elle, complètement absurde. Le lien d’amitié fort entre les deux comédiennes hors scène ressort aussi sur le plateau, avec une histoire profondément humaine entre les deux personnages. C’est sans doute la force de la création de ce spectacle. Arriver dans une équipe déjà constituée était un challenge nouveau pour Pauline, mais la qualité d’écoute et de communication a permis une atmosphère de travail saine, qui la ravit.

Notre journée se termine par un moment de répétition. Durant la mise en place, Valentine Savary s’affaire à briefer les comédiennes sur la manière dont elle a réglé les sacs qu’elles portent, alors que Pauline Epiney parle scénographie avec Céline Ducret. On travaille ensuite sur une scène, avec les positionnements, les déplacements, les accessoires à avoir à ce moment-là, avant de travailler la transition lorsque Philippe Maeder, responsable des lumières, aura terminé sa pause. Il faut alors réfléchir aux orientations, aux poses à prendre, à l’occupation de l’espace. Pour ce faire, Pauline Epiney se montre très active, en visualisant la scène depuis plusieurs places dans les gradins, prenant des notes, avant de tout retransmettre aux comédiennes. Ces dernières dessinent un schéma sur leur texte, pour se rappeler des déplacements de chacune durant cette scène. Une répétition finalement très technique, mais dont le temps de décomposition est nécessaire pour tout placer correctement.

On se donne désormais rendez-vous dès le 21 janvier sur la Scène du Haut, pour accompagner les deux complices au sommet du glacier d’Écho minéral !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Écho minéral, d’Alexandra Tiedemann, sur une idée de Rachel Gordy, du 21 janvier au 7 février 2026 aux Scènes du Grütli.

Mise en scène : Pauline Epiney

Avec Rachel Gordy et Alexandra Tiedemann

Musique : Cryil Bondi

Costumes : Valentine Savary

Lumières : Philippe Maeder

Scénographie : Céline Ducret

Administration : Estelle Zweifel, Bureau de la Joie

https://grutli.ch/spectacle/echo-mineral

En marge du spectacle, une table ronde aura lieu samedi 24 janvier à 11h dans le foyer de la Scène du Haut, 2e étage.

Photos : ©Magali Dougados (portrait de Rachel Gordy), ©Diana Meierhans (portrait de Pauline Epiney)

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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