Et à l’est…
Quel nouveau ? – Voyage au bout de la nuit – de Louis Ferdinand Céline – adaptation et jeu, Felipe Castro – Les Amis Musiquethéâtre jusqu’au 22 février 2026.
Il y a un texte universellement connu comme un chef d’œuvre : Voyage au bout de la nuit. Une pièce maîtresse de la littérature du vingtième siècle, un monument de profondeur humaine, de puissance évocatrice à propos de la guerre, mais pas seulement. Il y a un comédien (Felipe Castro) de grande qualité, dont la présence sur scène captive, dont le jeu en retenue met en avant les mots, un artiste qui incarne pleinement Bardamu, le héros, au sens où ce personnage survit à l’entier du récit.
Les cicatrices de la Grande Guerre ont laissé des marques non seulement dans la génération qui l’a vécue, mais surtout ses coups de scalpel d’une profondeur abyssale persistent toujours dans notre esprit, jusque dans notre vocabulaire. Pourtant, au premier tiers du XXe siècle, le plus meurtrier qui a existé, Céline a évoqué la certitude de sa disparition, noyée dans l’oubli des ans – dans les temps futurs, on ne se souviendra plus de quoi que ce soit à son propos… d’ailleurs qui se souvient des guerres de Louis XIV ou de celles de Napoléon ?1 C’était sans compter notre volonté de s’en souvenir par l’image projetée ou narrée. En cela, le duo Céline-Castro s’inscrit pleinement dans ce mouvement de la mémoire. Une mémoire nourricière issue du beau, de l’intelligent et du tragique. Quelle force dans ce spectacle.
La mémoire du public travaille. À l’évocation de 14 et c’est obligé, d’autres œuvres reviennent en filigrane, telles que : À l’Ouest rien de nouveau, Les sentiers de la Gloire, et l’esprit se décale lentement avec la musique de : Band of Brothers… Puis arrivent nos jours. Sur fond de narration de tranchées, s’invitent les images des guerres de notre temps, celles dont on avait peur et qui sont arrivées, celles qui se déroulent presque en direct sur les écrans. Les mots de Céline s’affichent en puissantes notes de bas de page, en sous-titre, l’art du comédien s’inscrit sur l’écran blanc des jours noirs vécu en Ukraine, au Proche-Orient. Clarté, folie, violence. Un spectacle à voir.

Adapter une œuvre aussi exceptionnelle que Voyage au bout de la nuit, c’est tout d’abord en respecter l’esprit si l’on a la force et la volonté d’en proposer la puissance. Que présente Céline avec son récit direct, franc, marqué par la voix des bas quartiers avec des personnages vrais, des gens simples, ni bons, ni mauvais, animés par leurs pulsions, leurs passions… ? Leurs manières de voir le monde ? Ils suivent les règles du jeu, celles de leur temps… Et parfois ils tentent de les mettre à leur profit. C’est dans ce droit fil que propose Felipe Castro, une forme de puissance dans l’impuissance, faisant une comédie d’un drame avec esprit dans l’interprétation et délicatesse dans les mouvements.
En sortant de la salle, à l’écoute du texte, il semble que nous soyons condamné-es à vivre perpétuellement entre conflits et intermèdes pacifiques. Ce très profond spectacle nous le rappelle : Au commencement était la guerre… Espérons que nous finirons en paix.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Voyage au bout de la Nuit, de Louis-Ferdinant Céline, aux Amis Musiquethéâtre, du 10 au 22 février 2026.
Accompagnement : José Lillo
Adaptation et jeu : Felipe Castro
https://lesamismusiquetheatre.ch/spectacles
Photos : © Anouk Schneider
