Les réverbères : arts vivants

Faire bande, comme les dauphins rayés

Le Théâtre du Loup inaugure une nouvelle formule : première « Portative », Quoiqu’il arrive. Respire. se déploiera du 17 au 29 mars dans différents lieux du PAV. Nous avons rencontré Julie Gilbert, autrice, et Lou Ciszewski, metteuse en scène, pour en apprendre un peu plus.

La Pépinière : Julie et Lou, bonjour, merci de nous accorder ce moment. Ce spectacle sera la première « Portative », donc une forme courte destinée à être jouée hors les murs, dans différents endroits du PAV. Quelle influence ce choix a-t-il au niveau de l’écriture ?

Julie Gilbert : Il y a deux contraintes. D’abord, une « Portative » est pensée pour être une petite forme, de 25 à 35 minutes, faite pour être jouée partout, et doit être en lien avec la production maison. Cette année, c’est donc Laisse béton (merci Renaud) mise en scène par Jérôme Richer. Le lien que j’ai choisi pour relier cette forme à la forme principale, est de faire que Joana, qui est prof de MMA, a dans son cours la comédienne qui joue la mère de Jérémy*. Elle va voir ce spectacle et se rend compte que cela change vraiment quelque chose pour elle : elle réfléchit à cette manière de faire lutte collective, d’avoir une réaction collective. Ensuite, la seconde contrainte, c’est que le texte doit être un monologue qui ne doit pas demander de décor. On doit pouvoir s’installer en 2 minutes, sans lumière, ni sonorisation. Le spectacle est autoporté, et il faut donc trouver une situation qui peut être jouée partout. Dans Quoiqu’il arrive. Respire. Joana va au théâtre après avoir perdu un combat, puis s’arrête sur le chemin du retour, dans un garage, une menuiserie, sur un parking… parce qu’elle est encore sonnée, elle s’est blessée. Elle s’interroge et commence donc à parler.

La Pépinière : Comment s’empare-t-on de ce texte au niveau de la mise en scène, avec ces différents lieux dans lequel il sera joué ? Puisqu’il n’y a donc pas de scénographie fixe, comment réfléchir à cela ?

Lou Ciszewski : Le premier point important, au début, a été de trouver véritablement le personnage. Joana a une grande physicalité, elle ne se démonte pas, reste toujours sur ses appuis. Puis, plus texte avance, plus on perçoit la faille qui arrive sous elle, avec ce vertige du questionnement. Il a donc fallu d’abord comprendre son parcours à elle, puis créer une partition dans l’espace pour Margot, qu’elle puisse reproduire partout. On imagine que gens seront tout autour, sans frontalité. On n’est pas comme dans un théâtre classique, où les spectateur/trices sont dans un gradin, face à la comédienne. On a donc cherché une circulation, de manière à parler à tout le monde, pour que personne ne soit exclu. Et l’idée est que Margot conserve ce parcours dans sa tête, pour pouvoir le reproduire où qu’elle soit.

La Pépinière : C’est un texte qui parle de violence, mais surtout d’apprendre à se battre et de l’impact sur le corps des femmes, avec également cette volonté de faire corps, collectivement, plutôt que d’être dans un rapport de force. Pourquoi avoir envisagé ces thématiques sous cet angle ?

Julie Gilbert : Dans mon travail, depuis longtemps, je m’intéresse à la place des femmes dans l’espace public : pourquoi sommes-nous assignées à certaines places ? J’ai découvert le MMA un peu par hasard, il y a une année. Et j’étais surprise moi-même d’avoir envie de pratiquer un sport aussi violent. Je me suis demandé ce que ça fait aux femmes d’apprendre à se battre, plutôt que de rester dans cette position de proies, du fameux « sexe faible ». Dans la dynamique de l’espace public (même si c’est aussi fortement lié à l’intime, vu le nombre de féminicides), qu’est-ce que cela change pour l’ensemble de la société, si des femmes peuvent réagir ? C’est une question qui m’embarrasse, parce que c’est absurde de réagir par la même forme de violence qu’on reproche à certaines situations, avec certains hommes. Mes réflexions ont été influencées par Non-noyées, d’Alexis Pauline Gumbs, sous-titré Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines. Elle se demande comment arrêter d’être auto-centré-es, de toujours voir via le prisme de la domination des humains sur les autres mammifères, et des hommes sur les femmes. Autrement dit, comment apprendre d’un environnement plus large pour avoir des réponses collectives du vivre ensemble, qui ne soient pas basées sur le phénomène d’action-réaction, où on est soit victime, soit bourreau. C’était important pour moi que le personnage de Joana fasse cette traversée, qu’elle expérimente cet empouvoirement, à travers la possibilité d’apprendre à se défendre. Mais si c’est ça qu’on propose, dans l’énorme violence mondiale qu’on est en train de vivre, ce n’est évidemment pas la bonne solution. Donc, l’histoire raconte ça, de trouver sa force, puis se déplacer.  Je veux aussi m’adresser à des gens qui ne sont pas forcément des aguerris du théâtre, pour partager cette réflexion. C’est pour ça que la pièce sera aussi jouée dans des collèges, pour montrer comment partager d’autres modèles auprès de générations plus jeunes. L’entrée par le sport de combat permet aussi plus facilement d’aborder ces questions difficiles.

La Pépinière : Le texte met donc en question des actualités brûlantes. Qu’est-ce que cela va apporter de le jouer hors les murs ? C’est une manière d’ancrer encore plus le propos dans le réel ?

Lou Ciszewski : Je dirais que c’est une expérience unique, qui va créer un souvenir unique pour les spectateur/trices. On casse les habitudes, en allant en-dehors d’un théâtre où les gens ont l’habitude d’aller. En plus, il y ce rapport de proximité, direct, avec Margot, comme quelque chose plus vrai que nature, quand elle s’adresse aux gens. C’est comme si elle enveloppait tout le monde. Quoiqu’il arrive. Respire. c’est à la fois une expérience collective, où on est tous/tes ensemble dans cet espace particulier, et c’est aussi une expérience pour chaque personne qui va recevoir le texte, avec cette proximité qu’on ne trouve habituellement pas au théâtre.

La Pépinière : Dans le descriptif du spectacle, il y a un hashtag qui m’a interpelé : #dauphinsrayés. Qu’est-ce que cela signifie ?

Julie Gilbert : C’est une référence directe à Alexis Pauline Gumbs. Elle parle des dauphins rayés qui font bande et développent des stratégies pour ne pas être des proies : ils/elles nagent en profondeur, pour ne pas être vus par les radars, ils/elles manger des choses ressourçantes, ils/elles communiquent d’une façon cachée. Joana se demande comment les humain-es pourraient fonctionner différemment dans ce mode de rapports de force. Et à la fin, elle dit d’ailleurs vouloir rejoindre les dauphins rayés, pour être en bande, pour ne plus faire face seule.

La Pépinière : Au vu de toutes les dimensions de ce texte, comment as-tu travaillé, concrètement, avec Margot Le Coultre, la comédienne qui incarnera Joana ?

Lou Ciszewski : D’abord, il a fallu trouver la rythmique du texte, c’est-à-dire comment enchaîner les phrases. L’écriture de Julie est composée de retours à la ligne très fort, sans ponctuation. On s’est donc demandé comment s’en emparer, en sachant que Joana est un personnage plutôt jeune et qui ne vient pas du tout d’un milieu théâtral. Donc, Margot parle comme elle parlerait dans la vie, avec des élisions, des « j’sais pas », pas de « ne » par exemple. Ensuite, il a fallu traduire tout cela dans sa rythmique à elle. Je crois qu’une des difficultés a été de trouver une voix un peu plus grave, qui vienne du ventre, qui soit très ancrée. Enfin, il y a eu ce travail très fort, pour que, quand elle jouera avec le public, elle ne se pose plus de questions, afin de saisir tous les accidents, tous les moments de réel qui peuvent arriver avec le public. Pour cela, on avait besoin d’une partition très ancrée, avec différents niveaux d’adresse pour les démarquer des moments de réflexion interne.

La Pépinière : Julie et Lou, un grand merci pour vos réponses, on se réjouit de découvrir cette première « Portative », dans ces différents lieux si particuliers !

Propos recueillis par Fabien Imhof

Infos pratiques :

Quoiqu’il arrive. Respire. de Julie Gilbert, du 17 au 29 mars 2026 au Théâtre du Loup, hors-les-murs, dans différents lieux.

Mise en scène : Lou Ciszewski

Avec Margot Le Coultre

https://theatreduloup.ch/spectacle/quoiquil-arrive-respire/

Photo : ©Lou Ciszewski

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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