Les réverbères : arts vivants

Judith au cœur de la catastrophe

Après le registre de l’absurde et du tragi-comique avec la pièce Ubu Roi d’Alfred Jarry, Gabriel Alvarez nous transporte cette fois dans une tragédie contemporaine d’Howard Barker : Judith ou le corps séparé, qui se jouera à partir du 22 janvier au Galpon. Le directeur artistique nous raconte le point de départ et les étapes de création.

Gabriel Alvarez nous reçoit matinalement au Galpon, lieu qui apparaît au bout du chemin longeant l’Arve comme un refuge, en cette fraîcheur hivernale. Le co-directeur du théâtre nous explique que le diptyque Ubu Wars Project, composé par la pièce Ubu Roi, se veut comme une réflexion sur la guerre, mais du point de vue de la vie. Dans cette nouvelle création, c’est le texte et la pensée d’Howard Barker qui ont intéressé le metteur en scène : qu’est-ce que la guerre fait concrètement à la vie ? À qui appartiennent les corps en guerre ? Ces questions sont explorées de manière différente dans les deux spectacles, sans jamais chercher à apporter de réponses toutes faites.

Le dramaturge britannique a théorisé le Théâtre de la catastrophe à partir des années 80, nourri par le théâtre brechtien et shakespearien. Pour Barker, le théâtre doit placer le spectateur face à des situations extrêmes, moralement insolubles, qu’il appelle des catastrophes. La catastrophe n’est pas seulement un événement spectaculaire, mais un effondrement éthique, émotionnel et intellectuel qui oblige le spectateur à penser par lui-même.

Dans Judith ou le corps séparé, l’auteur s’intéresse à l’épisode de Judith dans l’Ancien Testament : il relate comment la belle et jeune veuve Judith écarte la menace d’une invasion babylonienne en décapitant le général ennemi Holopherne, et restaure du même coup la foi du peuple juif en la puissance salvatrice de son Dieu. Barker s’approprie ce récit en le transformant en huis-clos, au moment où Judith, accompagnée de sa servante, s’introduit dans la tente du général Holopherne pour le séduire et lui couper la tête.

Naît alors une dynamique floue entre les différents personnages : une histoire d’amour improbable s’installe subtilement entre Judith et le général. Le désir et l’amour s’imbriquent, un jeu se crée et il devient difficile de savoir où se situe la frontière entre la vérité et les rôles de chacun-e. La jeune femme s’attendait à découvrir un assassin dénué de sentiments, elle se trouve finalement face à un philosophe qui s’interroge sur la mort, la guerre et le champ de bataille. Le récit navigue dans l’ambiguïté, questionne sur le renoncement, le désir, et soulève des questions telles que comment prend-t-on soin de la vie ? Quel est notre rapport au pouvoir ?

La scénographie créée par Gabriel Alvarez, en représentant la tente du général, transmet cette notion d’intimité qui est au cœur de la pièce de Barker. Le regard des spectateurs/trices, étant partiellement entravé, souligne la lutte morale qui fait rage dans ce huis-clos. Ce choix permet de mettre l’accent sur la musicalité des mots et de la langue. Cet espace représente un exercice tant pour les comédien-nes, au niveau de la circulation des corps et de la voix, que pour le public, peu habitué à cette disposition de salle.

Gabriel Alvarez, scénographe de toutes ses mises en scène, cherche à challenger autant ses comédien-nes que le public. Il tend à créer une relation perceptive entre la scénographie et le public, pour que chaque personne en retire un aspect différent. Il est conscient que le théâtre est un rite particulier pour les spectateur/trices, le fait de se déplacer dans un endroit pour se plonger dans un autre univers pendant un temps donné n’est pas anodin. Dans le respect de certains codes, le metteur en scène cherche à repousser les limites, à réfléchir sur comment rendre ce public actif dans la manière de regarder et d’entendre l’œuvre. En ce sens, il s’identifie fortement au théâtre théorisé par Barker, dont sens n’est jamais donné : le ou la spectateur/trice est seul-e face à l’œuvre, sans guide moral.

Sur scène, nous retrouverons Clara Brancorsini, qui fait partie du Studio d’Action Théâtrale depuis ses débuts, Justine Ruchat, également habituée au travail de Gabriel Alvarez, et Soufiane Guerraoui, dont c’est la première collaboration avec le metteur en scène. On a hâte de découvrir l’interprétation sur scène de cette tragédie contemporaine, qui promet de nous laisser tout sauf indifférent-e.

Léa Crissaud

Infos pratiques :

Judith ou le corps séparé, d’Howard Barker, du 22 janvier au 1er février 2026 au Théâtre du Galpon.

Direction Artistique : Gabriel Alvarez

Avec Clara Brancorsini, Justine Ruchat, Soufiane Guerraoui

Scénographie : Gabriel Alvarez, réalisation : Gordon Higginson

Costumes : Aline Courvoisier

https://galpon.ch/spectacle/judith-ou-le-corps-separe/

Photo : ©Matteo Alvarez

Léa Crissaud

Passionnée par la culture sous toutes ses formes, Léa s’est engagée au sein du comité de La Pépinière il y a un an. Elle y coordonne aujourd’hui le Pôle Cinéma, avec la volonté de partager sa passion et de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Elle écrit entre son travail de barista, ses études en médiation culturelle, et la coordination des cours à la Fête de la danse de Genève.

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