La mort du couple, pire des crimes ?
Au Crève-Cœur, on peut voir en ce moment un texte mordant d’Eric-Emmanuel Schmitt sur l’essoufflement du couple. Avec Petits crimes conjugaux, la mise en scène d’Anne-Marie Delbart propose un tête-à-tête en huis-clos, où certaines vérités pourraient bien enfin éclater au grand jour. À voir jusqu’au 8 février.
Dans un appartement style année 80-90 représenté au plateau, Gilles (Jacques Maitre) et Lisa (Pascale Vachoux) rentrent de l’hôpital. Après un accident, Gilles a tout oublié, jusqu’à son identité. Son épouse tente de lui rafraîchir la mémoire, en lui montrant son vieux fauteuil, sa chaise qui grince, les romans policiers, ses peintures, ou en récitant ses nombreux aphorismes… Mais rien n’y fait. Alors, Gilles demande à Lisa de lui raconter quel mari il était, d’évoquer des souvenirs, jusqu’à vouloir des explications sur les circonstances de l’accident. À grand renfort de verres de whisky, Lisa dresse le portrait de son mari. Mais quelque chose sonne faux dans cette histoire. Enjolive-t-elle la réalité ? Est-il vraiment amnésique, et jusqu’à quel point ? La joute verbale qui se déroule sous nos yeux pourrait bien réserver quelques surprises…
Le couple comme une scène de crime
« Lorsque vous voyez une femme et un homme devant le maire, demandez-vous lequel des deux sera l’assassin. ». Petits crimes conjugaux est l’un des recueils de nouvelles de Gilles – son meilleur selon lui, tandis que Lisa le déteste – dans lequel il compare le couple à une histoire de meurtre, avec les différentes étapes qui le composent. Alors, les répliques fusent comme des balles et chaque reproche s’apparente à un coup de poignard. Les discussions paraissent d’abord légères, sur le fauteuil et la chaise qui grincent, avant de dévier vers l’essoufflement du couple et les défauts de chacun-e. Le poison semble s’insinuer petit à petit au sein de ce couple qui continue d’entretenir la relation malgré tout…

Avec ce texte, Eric-Emmanuel fait mouche et preuve d’une lucidité implacable. Sa plume est aussi aiguisée qu’un couteau, et on retrouve encore une fois cette force d’écriture sur les questions de l’âme humaine. En plaçant, comme souvent, ses protagonistes dans un moment où ils cherchent quoi faire du temps qui reste, l’auteur jour sur le fil du rasoir. Le couple est à l’agonie, comment le relancer ou y mettre fin ? Quand on comprendra, au fil des révélations, ce qui s’est réellement passé, cela risque de tout changer sur la suite à donner à cette histoire. Plusieurs pistes demeurent à creuser : qui ment ? qui manipule qui ? quelle est la part de sincérité ? y a-t-il une tierce personne dans cette histoire ? Ne comptez pas sur nous pour vous apporter quelque réponse que ce soit…
Réalisme et crédibilité
L’une des forces de l’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt est de proposer des personnages vrais. Gilles et Lisa ne sont pas des êtres de théâtre, pas des grandes figures héroïques. Au contraire, le couple dégage quelque chose de réel, avec ses failles et ses faiblesses. Ils sont Monsieur et Madame Tout-le-monde, avec l’usure normale d’un couple qui se côtoie depuis plus de vingt ans. Ce réalisme se retrouve dans la mise en scène d’Anne-Marie Delbart. À commencer par le choix du décor : l’intérieur de l’appartement rappelle celui de nos parents ou de nos grands-parents (pour les plus jeunes d’entre nous), sans en faire trop, et surtout sans être uniquement un décor. Tout y est utilisé, pour aider Gilles à faire remonter les souvenirs. On a déjà évoqué les sièges, on peut parler aussi de la bibliothèque, élément central à bien des égards, ou du meuble à alcools, très investi par Lisa, et même de la stéréo, qui fera résonner la même musique que le jour de l’accident de Gilles… Le décor est ainsi réfléchi pour répondre à ce que dit le texte, en plus de ce que la scénographie évoque par elle-même sur ce couple devenu vieux et enfermé dans sa routine.

Le jeu des deux comédien-nes vient également s’accorder à cette dimension réaliste de la pièce. Pas d’excès à outrance, de gestes grandiloquents ou d’envolées lyriques. Tout y est sobre. Nul besoin d’en faire plus pour se mettre au service des mots. Au cœur du jeu se trouve ainsi la relation entre les deux, qui évolue au fil de la pièce. Le tout s’apparente à un véritable jeu d’échecs, où chaque déplacement, chaque parole est réfléchie. Pour filer la métaphore, on pourrait dire que cela oscille entre élaboration du crime parfait – vue en flashback, les événements s’étant déjà en partie déroulés – et procès de celui-ci. On y fait attention aux détails, on marche sur un fil, tentant de piéger l’autre en restant à l’affût de la moindre erreur, tout en faisant attention de ne pas en commettre une soi-même. Il faut faire avouer certaines choses à l’autre, et pour ce faire, tous les coups sont permis. Mais gare à ne pas en faire trop, au risque d’être démasqué-e. Alors, où est la manipulation ? Quelle part de sincérité existe chez chacun-e ? C’est bien là l’un des enjeux centraux de ces Petits crimes conjugaux, qui se rejouera du 3 au 11 mars prochains aux Puloff à Lausanne, pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance d’avoir une place pour ce spectacle déjà complet à toutes les dates colognotes !
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, du 13 janvier au 8 février 2026 au Théâtre Le Crève-Cœur, puis du 3 au 11 mars 2026 aux Pulloff.
Mise en scène : Anne-Marie Delbart
Avec Jacques Maitre et Pascal Vachoux
https://lecrevecoeur.ch/spectacle/petits-crimes-conjugaux/
Photos : ©Carole Parodi
