Les réverbères : arts vivants

La parole comme champ de bataille

Judith ou le corps séparé, mis en scène par Gabriel Alvarez, est à découvrir au Théâtre du Galpon jusqu’au 1er février. Un spectacle immanquable pour les amoureux/ses de textes, les esprits philosophiques… et tou-tes les autres. 

Dans une tente inspirée des yourtes mongoles, décorée avec sobriété – une couchette, quelques tapis – on distingue à travers les parois le général Holopherne (Soufiane Guerraoui). Seul, il philosophe sur la mort à la veille d’une bataille décisive. Une obsession qui s’impose dès ses premiers mots : 

 « Ce soir, il faut que je parle de la mort. Par exemple, de l’arbitraire de ses choix. Ça, il m’est impossible de le comprendre. Ça, c’est une torture de l’envisager. Sa façon de tripoter tel ou tel. Son indifférence vis-à-vis d’un autre. Le signe qu’elle fait à tel ou tel. Son aveuglement vis-à-vis d’un autre. Cette désinvolture, ça me hante. Ça ronge ma curiosité. J’irais jusqu’à dire que cette qualité propre à la mort a gouverné mes émotions et m’a rendu la bataille précieuse. »(1)

Cette méditation est interrompue par l’entrée de Judith (Justine Ruchat), accompagnée de sa servante (Clara Brancorsini), qui la présente comme une prostituée venue offrir ses services au général. En réalité, Judith a pour mission de séduire le stratège militaire afin de le décapiter et libérer son peuple du siège ennemi. S’attendant à trouver un homme brutal et sanguinaire, les deux femmes se retrouvent déconcertées face à un philosophe qui se dévoile par la parole. 

L’espace circulaire de la tente, la disposition du public en rond : tout concourt à faire de ce lieu une arène. Une joute verbale s’y déploie, où se mêlent désir, cruauté, raison et passion. Une ronde infernale dont aucun des trois personnages ne sort indemne. Au sein de cette trinité mouvante, rien n’est jamais figé : les rôles s’intervertissent, les certitudes vacillent, et l’on ne peut quitter la salle avec une lecture manichéenne du bien et du mal, seulement avec l’évidence de la complexité humaine. 

Le texte d’Howard Barker surprend par ses ruptures de ton : il oscille entre lyrisme et expressions familières, parfois presque triviales, qui tranchent avec la gravité de la situation et provoquent même, par moments, un rire inattendu. Cette langue contrastée rend les personnages profondément humains, explorant les tréfonds de leur âme. Le dilemme entre fidélité à la patrie et abandon aux pulsions tient le public en haleine jusqu’au bout. 

Le texte est porté avec brio par les comédien-nes. Interpréter des personnages aussi nuancés, soutenir une écriture aussi dense sans tomber dans le surjeu, relève du défi – défi qu’iels relèvent admirablement. Les choix dramaturgiques pour mettre en scène l’issue de cette joute fonctionnent, notamment celui de laisser un personnage inerte dans l’espace de jeu pendant une longue durée, on se laisse porter par les deux autres, jusqu’au point de non-retour. 

Judith ou le corps séparé ne se contente pas de revisiter un mythe biblique : la pièce le dépouille de toute morale simpliste pour en faire une réflexion vertigineuse sur le désir, le pouvoir et la mort. Dans l’intimité de cette tente-arène, les mots deviennent des armes plus tranchantes que l’épée, et la victoire, quelle qu’elle soit, laisse toujours des corps, et des âmes, séparés. Une expérience théâtrale dense, troublante, qui continue de résonner bien après la dernière réplique. 

Léa Crissaud 

Infos pratiques : 

Judith ou le corps séparé, d’Howard Barker, du 22 janvier au 1er février 2026 au Théâtre du Galpon. 

Direction Artistique : Gabriel Alvarez 

Avec Clara Brancorsini, Justine Ruchat, Soufiane Guerraoui 

Scénographie : Gabriel Alvarez, réalisation Gordon Higginson 

Costumes : Aline Courvoisier 

https://galpon.ch/spectacle/judith-ou-le-corps-separe/  

Photos : ©Erika Irmler 

 

 (1) Barker, H., Judith ou le corps séparé, Ed. théâtrales et Maison Antoine Vitez, traduction de Jean-Michel Déprats, 2007 

Léa Crissaud

Passionnée par la culture sous toutes ses formes, Léa s’est engagée au sein du comité de La Pépinière il y a un an. Elle y coordonne aujourd’hui le Pôle Cinéma, avec la volonté de partager sa passion et de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Elle écrit entre son travail de barista, ses études en médiation culturelle, et la coordination des cours à la Fête de la danse de Genève.

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