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La question du soin

Ou au moins ne pas nuire, seule-en-scène de l’ex-médecin et cheffe de clinique Garance Félix, est un spectacle courageux, lucide et nécessaire. Pendant près d’une heure et demie, elle nous entraîne avec un rythme effréné dans ce qui constituait son quotidien durant sa pratique, et offre une réponse à celles et ceux qui demandent : mais qu’est ce qui t’a poussé à arrêter ? À voir jusqu’au 7 mars à l’Étincelle – Maison de Quartier de la Jonction.

Inanimée, Garance Félix attend le public : dort-elle ou est-elle morte ? La position justifie la question. Le téléphone la réveille. Elle reprend ses esprits, l’air hagard. Elle ne donne pas vraiment l’image des médecins de Grey’s Anatomy. On lit l’épuisement, le doute sur son visage et dans son corps. Sa blouse aux manches et aux poches démesurées la font apparaître minuscule.

Qu’est ce qui t’a poussé à arrêter ? S’ensuivent une pluie de jugements, des questions déplacées, la jalousie d’avoir osé, la déception des parents, des inquiétudes sur le salaire. On lui rappelle que les études de médecine sont les plus chères de Suisse, que chaque étudiant-e coûte environ 120 000 francs par année d’études, donc il serait bon d’en faire usage ! Le spectacle commence par cette culpabilisation à laquelle a été confrontée Garance après sa décision de cesser son activité de médecin.

Sans transition, le téléphone sonne et l’interrompt. Il sonne environ toutes les 4 minutes, devenant un bruit incessant qui rythme la pièce. L’univers sonore, crée par Marc Berman, est particulièrement réussi et nous transporte dans l’atmosphère de l’hôpital. S’enchaînent alors des morceaux de réalité hospitalière, une réalité crue, montrée sans fard. Le sang, la merde, les flux corporels qui sont inconnus de la plupart des gens. La charge administrative, avec les lettres de sortie et les comptes-rendus faits aux assurances. Un vocabulaire incompréhensible, qui permet de proposer des solutions, tester des RAD, augmenter les AC…

Mais dans tout ça, on n’oublie pas l’empathie, une notion martelée en cours de médecine non sans un certain cynisme : on écoute, on verbalise, on légitime les émotions du patient. L’objectif est qu’il ne mente pas, et que les soins soient le plus efficaces possibles. Sans penser aux émotions des soignant-es, qui, confronté-es à des situations critiques chaque jour, n’ont pas d’espace mental pour les gérer. Le court débrief après la mort d’un enfant en unité de réanimation illustre ce cruel manquement : à part relever quelles informations auraient pu être mieux transmises et mieux appliquées, même si cela n’aurait sûrement rien changé à l’issue, les seules recommandations sont de prendre l’air 5 minutes et boire de l’eau, avant de retourner au travail.

Malgré cela, de vrais moments d’empathie existent, comme par exemple avec Mme Perrera, une patiente à laquelle il faut faire la difficile annonce d’un cancer métastasé, et à laquelle on s’attache. Ou alors ce vieux monsieur, venu pour son mal de dos, qui confesse ne plus être sorti de chez lui depuis la mort de sa chienne, qui lui manque énormément. Ces moments existent, prendre la main d’un patient, les écouter attentivement, mais ils ne sont pas la priorité du système.

Le talent de Garance Félix est d’alterner des séquences vibrantes d’émotions et des moments d’envolées énergiques au son de Goldman ou des Bee Gees, dans un rythme parfaitement maîtrisé, qui nous fait passer du rire aux larmes pendant une heure et demie. Le tout dans une authenticité touchante, les situations contées sentent un vécu personnel, et une lucidité qui permet de voir a la fois les travers de ce système et la beauté du métier. L’hôpital est décrit comme un essorage humain, qui lessive les corps sans laisser le temps aux soignant-es qui le font tourner le temps de laver leur propre linge, à coup de gardes de 72h entrecoupées de nuits de 3h. L’importance de la routine est primordiale dans ces moments de repos, comme le montre la scène dans la chambre de garde, montrée sans une douce intimité, seul répit dans cet enchaînement sans trêve.

La scénographie, simple mais efficace, avec un rideau d’hôpital côté cour qui permet de délimiter la chambre des patients, sert à créer une pseudo intimité, et marque aussi les passages d’un personnage à un autre. Un tabouret sur roulettes accompagne les déplacements de Garance à travers le plateau, couvert de documents en pagaille, illustrant l’administratif sous lequel croule les médecins.

En s’adressant autant à un public ayant côtoyé l’hôpital et ceux loin de cet univers, Garance Félix parvient à expliquer son choix de quitter ce métier, cette vocation, pour le transcender par l’art, et en faire une critique nécessaire, pour agir dans le bien des patients, et plus juste ne pas leur nuire.

Léa Crissaud

Infos pratiques :

Ou au moins ne pas nuire, de Garance Félix, du 4 au 7 mars 2026, au l’Étincelle – Maison de Quartier de la Jonction.

Mise en scène : Julia Portier

Avec Garance Félix

Scénographie : Fanny Courvoisier

Musique et création sonore : Marc Berman

Création lumières : Loïc Durel

Photos : ©Isabelle Meister

Léa Crissaud

Passionnée par la culture sous toutes ses formes, Léa s’est engagée au sein du comité de La Pépinière il y a un an. Elle y coordonne aujourd’hui le Pôle Cinéma, avec la volonté de partager sa passion et de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Elle écrit entre son travail de barista, ses études en médiation culturelle, et la coordination des cours à la Fête de la danse de Genève.

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