Les réverbères : arts vivants

Laisse béton (Merci Renaud) : Première création maison de la nouvelle direction du Loup

À l’occasion de la première création signée par la nouvelle direction du Théâtre du Loup, nous avons rencontré Jérôme Richer, co-auteur et metteur en scène de Laisse béton (Merci Renaud), que l’on pourra découvrir dès le 10 février prochain. S’inspirant d’une affaire genevoise, dont le jugement est encore en cours, il y est question d’une multinationale spécialisée dans le béton, et d’actes perpétrés par un jeune homme à l’encontre de cette dernière.  

La Pépinière : Bonjour Jérôme, merci de nous recevoir ! La trame de la pièce s’inspire d’une histoire vraie, et locale qui plus est. Comment fait-on pour passer d’une histoire comme celle-là à un objet théâtral ? Quels ont été les points d’attention ?  

Jérôme Richer : Effectivement, on part de ce slogan « inspiré d’une histoire vraie ». On sait qu’on sait qu’aujourd’hui dire ça serait un gage de qualité, ou du moins d’attrait pour le public en jouant sur la proximité qu’on pourrait avoir avec l’histoire racontée, qui pourrait être la nôtre. Au-delà de ça, mon travail s’ancre dans le réel, ce que le réel dit de nous, comment travailler là-dessus, comment le mettre en jeu, comment le mettre en forme. Je reste beaucoup attiré par la posture de Pier Paolo Pasolini, dans les années 70, au moment où il s’est vraiment radicalisé au niveau politique. Il parlait véritablement de la responsabilité des artistes pour dire le réel, spécifiquement dans court texte qui s’appelle Le Roman des massacres – qui faisait partie de ma première mise en scène d’ailleurs, en 2005, au Théâtre de l’Usine – et dans lequel il dit qu’on ne peut pas rester aveugle à la réalité autour de nous : on a la nécessité en tant qu’artiste de prendre part à la fabrique du réel. Quand je dis « la fabrique du réel », c’est que le réel, à savoir ce qui est vrai, ce qui est objectif, n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Il suffit de lire différents journaux sur un même évènement. Il y a donc ce premier postulat de se dire que moi, ce qui me touche, c’est de parler de nous, du monde qui nous entoure. Et puis, parler du réel, parler en plus d’une affaire qui s’est passée à Genève, implique un certain nombre de responsabilités. On ne peut pas faire n’importe quoi. C’est toujours pareil, on le voit aujourd’hui avec les caricatures de Charlie Hebdo sur le drame de Crans Montana, elles peuvent heurter, elles peuvent choquer. Et je le comprends. On peut se dire que c’est ok de caricaturer, de rire, je ne vais pas rentrer dans ce débat, mais néanmoins, on sait que ce qu’on va écrire, ce qu’on va produire, a un impact. Pour Laisse béton (Merci Renaud), il y a eu un gros travail d’enquête, presque journalistique, en tout cas dans un premier temps : c’est-à-dire de rencontrer une partie des acteurs et actrices de l’histoire réelle de Jérémy, des personnes qui étaient plus ou moins proches, des juristes, pour avoir suffisamment d’informations et de matériau pour se faire son propre avis. Ensuite, nous, en tant qu’artistes, on travaille, on essaye de digérer toutes ces informations et de trouver le meilleur moyen d’en rendre compte par les moyens de l’art théâtral.  

La Pépinière : Pour autant, tu ne revendiques pas ce que tu fais comme étant du théâtre documentaire ? 

Jérôme Richer : Clairement, je ne fais pas du théâtre documentaire. C’est-à-dire que je n’obéis pas aux règles du théâtre documentaire de Peter Weiss, qui me semblent très précises et très intéressantes, ces quelques pages que je trouve extrêmement éclairantes1, justement sur le travail sur le réel. Moi, je fais un théâtre documenté, c’est-à-dire un théâtre qui s’ancre dans le réel mais avec lequel consciemment je me permets des libertés. Mais quelles libertés ? C’est tout l’enjeu : trouver ce qui est juste et qui va ne pas permettre d’heurter les personnes concernées. D’autant plus ici qu’on est dans une affaire qui n’est pas encore jugée. Donc on sait aussi que parfois l’arrivée de l’art dans une affaire peut bouleverser les choses. Donc s’il était intéressant d’avoir, de connaître plein d’éléments de l’intérieur, la question c’est : qu’est-ce qu’on décide de mettre en forme ? Qu’est-ce qu’on décide de garder ? Comment doser tout ça ? Sachant que cette histoire de Jérémy, pour moi c’est avant tout une manière de parler de nous, de la société, la Suisse. J’ai pris une affaire qui pour les personnes qui l’ont vécue, évidemment, est une affaire importante, mais aux yeux de la majorité des gens, ça n’a rien d’extraordinaire face aux bruits du monde. C’est justement l’intérêt que j’avais, potentiellement, cette histoire aurait pu nous arriver, ou elle aurait pu arriver à certain-es de nos proches. Ce dosage-là, ce soin, cette attention, j’essaie de la garder jusqu’au bout. 

La Pépinière : Justement, tu parles de l’histoire de Jérémy, il y a aussi la question aussi d’Holcim, et puis ce terme, que je n’aime pas beaucoup non plus, d’ « éco-terrorisme ». C’est important aussi pour toi d’aborder ces thématiques plus engagées ? 

Jérôme Richer : Ce que je dis aux comédien-nes au plateau, c’est que je ne dis pas ne pas faire du théâtre politique, engagé, social. Je fais le théâtre que j’ai besoin de voir. C’est vraiment ça et ce n’est pas une posture de ma part. C’est que l’art m’aide à vivre, et je me pose la question à moi-même : si je crée un spectacle, qu’est-ce qui va me nourrir ? Comment il va m’aider à vivre ? Il y a une question autour de la justice, de l’équité. Les multinationales, aujourd’hui, spécifiquement les multinationales suisses, ont un espace, une marge de manœuvre. On le voit bien, avec toutes les discussions autour de l’initiative sur les multinationales responsables, qui a déjà été refusée une première fois. Notre fortune, notre richesse, elle se construit sur des choses qui se passent ailleurs, dans d’autres pays, qu’on ne veut pas voir ou qu’on ne peut pas voir, alors qu’il y a des atteintes environnementales, sociales, à tous les niveaux. Et c’est ça aussi que permet ce spectacle, pour moi : de mettre en jeu ce « deux poids, deux mesures », une inégalité de traitement entre Jérémy et la multinationale Holcim. On est tout le temps en train de parler de justice, mais c’est quoi la justice ? C’est quoi l’équité de traitement ? Donc, en mettant en parallèle ces deux histoires, on voit bien qu’il y a une inégalité de traitement, et spécifiquement par les autorités. On est clairement à un endroit où on voit que – et ce n’est pas qu’en Suisse, c’est en Europe, et au-delà – on a une criminalisation accrue de gens qui font des actions, certes pour une partie contestables, mais il y a vraiment des moyens mis en jeu pour les traquer, les punir, qui me paraissent démesurés, en comparaison des moyens qu’on met en jeu pour d’autres actions, qui sont beaucoup plus dommageables à l’ensemble de la planète.  

La Pépinière : Laisse béton (Merci Renaud), c’est le premier projet de création de la nouvelle direction du Loup. Qu’est-ce que ça change pour toi dans la manière de travailler, d’aborder cette mise en scène ? 

Jérôme Richer : Fondamentalement, sur la manière de travailler, ça ne change peut-être pas grand-chose, mais c’est un poids supplémentaire. Jusque-là, je faisais mes « petits » spectacles avec La Compagnie des Ombres. Là, tout à coup, il y a un autre enjeu. On a décidé avec mes deux camarades à la co-direction que je serai celui qui ouvrirai notre entrée en création au Loup, et c’est forcément un marqueur. Donc ça crée un poids dont j’essaie de me libérer. Ce n’est pas tout simple, d’autant plus que c’est le deal : en accédant à ce poste de co-direction, on doit créer un spectacle par année. Mais néanmoins, ça reste une petite équipe, il y a beaucoup à faire. Et donc, ça me fait des journées à rallonge, et des moments où mes temps de pause deviennent des temps pour le Loup. Ça crée quelque chose d’autre, un poids. Je n’ai pas voulu écrire le texte seul, parce que justement, ça faisait trop et j’avais besoin d’arriver en trio. Et aussi parce que le fait d’écrire en collectif – avec Julie Gilbert et Antoine Rubin – donnait cet esprit Loup : une pièce écrite à six mains, ça paraissait bien. Il y a un pari aussi : je n’ai jamais travaillé avec les acteur/trices au plateau, à part Vincent Bertholet, le musicien. C’est une plongée un peu dans le vide. 

La Pépinière : Justement, tu parles du musicien : il y aura une forte dimension musicale aussi dans ce spectacle, une musique live, avec certain-es comédien-nes qui vont participer aussi. Qu’est-ce que ça va apporter ? 

Jérôme Richer : C’est toujours un peu bête de dire ça, mais c’est la réalité : moi, j’ai des émotions à des concerts que je n’ai souvent pas au théâtre. Tout à coup, il y a une vibration, le son, pour moi, produit du sens. Et puis, il y a aussi une histoire du Loup avec la musique : le Théâtre est à l’origine de la Fanfare du Loup, et donc ça me paraissait être une évidence qu’il fallait de la musique live. L’autre évidence était que j’avais déjà travaillé déjà Vincent Bertholet – de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp et d’Hyperculte. J’avais déjà fait un spectacle où j’étais en scène avec Hyperculte et je trouvais que cette dimension du live, donc de l’énergie – parce que je demande vraiment aux comédien-ns d’y aller – participe de ça. Et en plus, ce qui est intéressant, c’est que, pour Vincent non plus, on n’est pas dans quelque chose de connu. Il a inventé tout un nouveau dispositif low tech, à base de cassettes, etc., pour créer la musique du spectacle, qui est encore en cours. Finalement, par rapport à mes envies de big band de départ, on s’est un peu limités. Il y a des chœurs, ils jouent de la flûte, du saxophone. Mais c’est vrai qu’à un moment, je voulais Hollywood, je voulais aussi un groupe. Mais il aurait fallu beaucoup plus que six semaines de répétitions pour y arriver. La musique n’est pas finie parce qu’elle se construit au plateau avec les comédien-nes, c’est un vrai partenaire de jeu. Avec de la musique live, on n’est pas sur une musique qui arrive ou qui va aider à des transitions, etc. Elle participe de la narration, elle dit quelque chose, elle crée des ambiances, des tensions aussi. Et puis, j’ai aussi fait en sorte que Vincent ne soit pas juste le musicien. Donc évidemment il est au plateau, puisque c’est du live, mais il joue aussi un peu, il participe aux scènes. L’idée, qui est toujours la même, pour moi, c’est comment créer une communauté au plateau ? Et là, c’est une communauté de 7 personnes, et c’est extrêmement réjouissant. 

La Pépinière : Et au niveau de la scénographie, que peux-tu nous dévoiler ?  

Jérôme Richer : Comme toujours dans les spectacles choraux que je fais – ce qui n’est pas valable pour des spectacles à deux ou des monologues – j’aime beaucoup l’idée de voir les comédien-ne au travail. Pour moi, c’est très important de montrer qu’il y a une fabrique, qu’on voit les gens faire. Ça veut dire qu’il y a toute la question de comment se déploie la pensée : on n’est jamais en position de supériorité dans la manière d’adresser le texte ; mais on est aussi en train d’agir sur le décor, de le bouger. Donc on a une première préfiguration, avec des bâches, où on pourrait avoir l’impression d’être dans une gravière. Et puis, au fur et à mesure, ce décor se démonte, se bouge, on crée des images au plateau : des murs de béton, une prison, une ville, etc., Avec cette idée, que j’avais dès le départ, que le spectacle se termine avec la construction d’une cabane. Il y a plein d’étapes pendant la pièce, et tout d’un coup, on a une sorte de ville de béton – évidemment stylisée, puisqu’on n’utilise pas de béton du tout – qui apparaît, et avec cette cabane en bois au milieu. C’est aussi un peu une métaphore du Loup, parce c’est un théâtre particulier, conçu pour ne pas durer, donc il n’y a pas de fondation. Il y a juste une dalle de béton, et ça tient par le procédé de l’accordéon. Donc c’est un théâtre léger. Et c’était important aussi de créer une cabane dans un « théâtre cabane ». Et puis il y avait aussi un challenge que je m’étais fixé : il fallait que tous les éléments de décor naissent de précédents spectacles du Théâtre du Loup ou de ma Compagnie. Donc, la construction scénographique, il y a aussi ces questions d’enjeux environnementaux : il faut être cohérent et pouvoir les appliquer directement dans cette première création, qui sert aussi un petit peu de labo à nos idées pour cette direction du Loup.  

La Pépinière : Au-delà de toutes les thématiques évoquées, il y a cette idée de justice qui va un peu surplomber le tout. Comment amener ça dans le propos ? Comment en parler ?  

Jérôme Richer : La question fondamentale, et ce sont parfois aussi des méprises, c’est que j’ai un théâtre situé, donc c’est clairement un théâtre de gauche. Mais, je n’ai pas un théâtre militant, je n’ai pas un théâtre qui dit ce qu’il faut penser. Évidemment, il y a un point de vue sur le monde. Je reviens à ce que je disais au départ : c’est un leurre de penser qu’on peut être neutre. On est, chacun-e, construit-e par notre culture, notre éducation, la famille dans laquelle on a grandi, etc. Donc, ça, c’est important : je pars de ce point de vue situé, c’est-à-dire qu’on assume aussi auprès du public d’où ça parle, parce que je pense qu’une subjectivité assumée laisse la possibilité aux spectateur/trices de se positionner de leur côté. L’idée, c’est de poser le mieux possible la question de la justice. Ce n’est pas de dire « ça c’est injuste ». Évidemment que ça apparaît, qu’il y a une inégalité de traitement. Mais au fond, moi ce qui m’importe, c’est comment chacun-e, on se démêle de ça, ce qu’on fait cette question. L’important c’est de poser le mieux possible la question. Donc c’est un théâtre assez direct, avec un certain nombre de scènes qui sont vraiment adressées au public. Je suis aussi influencé par une forme qui s’appelle théâtre d’agitprop, qui vient des années 1920-1930, un théâtre très direct, à base d’interpellations du public. Ce qui me touche, c’est de se dire que le spectacle se construit avec le public. Et ce n’est pas un vain mot : on pose des questions, on laisse de l’espace, on accepte que, potentiellement, les gens en face ne soient pas d’accord. Et ce qui est aussi intéressant, par exemple, c’est que dans les scènes, à un moment, il y a une enfilade de trois monologues. On écoute le premier, on se dit : « Ah ouais, c’est bien ce qu’elle dit ». Puis après, on a l’autre « Ah oui, c’est… ». Puis le troisième qui dit encore autre chose, qui démonte les deux premiers. J’aime ces procédés dynamiques, et le fait de ne jamais traiter ces personnages de manière caricaturale. Je crois que chacun-e, on essaye – et on a une vision peut-être faussée – mais on croit faire le bien. Et ça, c’est important. Un auteur disait, je ne sais plus dans quel bouquin, que la plupart des nazis pensaient faire le bien. Il y avait une minorité de psychopathes. Après, évidemment, le bien de l’humanité, tout dépend de leur version de l’humanité. Mais de prendre ces choses-là, d’y aller à fond, avec – même si ce mot est un peu galvaudé – de la sincérité, c’est-à-dire de trouver, à chaque fois, où ça résonne chez les comédien-nes. Comment faire en sorte que ça travaille sur le public ? Il faut qu’on sente les acteur/trices au plateau elles et eux-mêmes, qu’ils soient là, pour qu’on ait aussi une pensée active, vivante. Les choses ne sont pas sclérosées. Et moi, c’est ce qui me touche au théâtre : on ne sait jamais ce que ça va être et comment chaque représentation va se dérouler, en fonction de comment les comédien-es arrivent au plateau, mais aussi en fonction du public. Là, ce matin, j’arrive, je suis un peu de mauvaise humeur, parce que je n’ai pas vu qu’il pleuvait, je suis sorti, je me suis dit « Je remonte. Non, je ne remonte pas… ». Donc, je veux aussi rendre sensible chacun-e à ça, travailler en dialogue avec le public. 

La Pépinière : Merci beaucoup pour ce bel échange ! 

Fabien Imhof 

Infos pratiques : 

Laisse béton (merci Renaud), de Julie Gilbert, Jérôme Richer et Antoine Rubin, du 10 au 22 février 2026 au Théâtre du Loup 

Mise en scène : Jérôme Richer 

Avec Philippe Annoni, Léon Boesch, Lou Golaz, Jean-Louis Johannides, Lola Riccaboni, Mariama Sylla et Vincent Bertholet 

Musique : Vincent Bertholet 

Dramaturgie : Julie Gilbert 

Scénographie et accessoires : Janie Siegrist 

Assistant scénographie : Louis Loup Collet 

Regard extérieur : Olivia Csiky Trnka 

Mentorat manipulation : Fanny Brunet 

Mouvement : Aïcha El Fishawy 

Collaboration vidéo : Nicolas Wagnières 

Costumes : Éléonore Cassaigneau 

Lumières : Stéphane Charrier 

Administration : Pauline Catry 

Production : Théâtre du Loup 

https://theatreduloup.ch/spectacle/laisse-beton-merci-renaud/ 

Photo : ©Samuel Perthuis

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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