Les réverbères : arts vivants

Le bizarre, l’homme qui a mouru plusieurs fois …

La Scène Cæcilia est décidément un théâtre où l’on fait de belles découvertes. Le Bizarreen est une. Courez le voir  jusqu’au au 6 février 2026. 

Rappelons que la Scène Cæcilia est un magnifique théâtre historique construit en 1906, anciennement salle de répétition de la Comédie. Aujourd’hui, cest une association qui accueille les répétitions théâtrales des compagnies indépendantes et des collectifs de la scène genevoise et a également sa propre programmation. Présidée par Valentin Rossier, comédien genevois que lon ne présente plus, lassociation favorise un théâtre sensible qui fait la part belle au texte et qui échappe au phénomène « mode » : vidéo et autres technologies parfois peu pertinentes ainsi que mises en scène farfelues pourvu qu’on en parle.  Mon Dieu, que ça fait du bien ! 

Ainsi, Fabrice Melquiot écrit  Le Bizarre, un texte sur mesure pour lexcellent Roland Vouilloz ; un soliloque évoquant une douce folie, celle de celles et ceux qui ne sont pas tout à fait dans les clous et qui maladroitement essaient d’exister.  

Michel – mais il nest pas tout à fait certain de s’appeler Michel assis sur une chaise dans un coin de la scène, a pour tout décor quelques tentures formant un espace daction très réduit dont il ne sort jamais, tout comme de sa minuscule existence. Il semble s’excuser d’être là. Pourtant, il en a des choses à dire Michel. Tout dabord cette petite sœur morte qu’on a déposée sur de la paille et qui reviendra comme un leitmotiv tout au long de ce stream of consciousness quasi joycien ; cette si jeune sœur dont il pense qu’elle a mouru, mais qu’elle va reprendre vie. Sauf que non, elle a mouru pour de bon. Et ça, Michel a du mal à le comprendre. 

 «J’ai pas mouru depuis longtemps. Si je ne meurs pas régulièrement, ça m’encombre ». Michel, pour supporter le poids de lexistence doit mourir et renaître. Une façon peut-être de purger langoisse qui le pétrifie. Chaque blessure de la vie est une petite mort, et depuis le décès de cette petite sœur, la mort l’obsède tant qu’il l’a faite sienne.  

Il nous raconte avec cette parole enfantine quil a mouru plusieurs fois et que ça est difficile de vivre. La petite fille dans son cercueil de paille semble avoir figé le temps. Il demeure un enfant dans un corps dhomme en proie aux mêmes peurs et à la même résilience propres à l’enfance.  

Et puis il y a cette femme quil rencontre au détour d’un supermarché et quil invite chez lui. Il lui prépare un poulet et lui demande si elle préfère le blanc, elle a loutrecuidance de dire oui, le privant ainsi de sa partie préférée. C’est alors un séisme, un tsunami d’émotions qui jaillissent et cest lenfant qui a mouru plusieurs fois qui explose. La vie semble lui échapper comme le blanc du poulet. Il est  Le Bizarre et, malgré la tristesse et l’incompréhension, il semble finalement sen accommoder avec la sagesse de celui qui accepte sa place. 

Le Bizarre pose des questions si naïves et si crues, quelles mettent un peu mal à l’aise. Alors on rit, parce quil nous rappelle forcément à des bouts de nous-même, à des morceaux denfance, à des blessures jamais guéries et à la fragilité de nos existences. 

Sans jamais forcer le trait, Roland Vouilloz, parvient à dire le texte avec la simplicité et l’honnêteté désarmante des simples desprit, heureux, dit-on, car le royaume des cieux leur appartient !  

Katia Baltera 

Infos pratiques : 

Le Bizarre, de Fabrice Melquiot, du 28 janvier au 6 février 2026, à la Scène Cæcilia. 

Mise en scène: Jean-Yves Ruf 

Avec Roland Vouilloz 

https://scenecaecilia.ch/le-bizzare/   

Photo : ©Isabelle Meister 

 

Katia Baltera

Historienne de l'art et musicienne, elle est passionnée par toutes les formes d'expressions artistiques. Les images, les sons, la musique et les mots sont ses complices, ses indéfectibles compagnons de route. Elle aime regarder, observer, analyser et tenter d’approcher les arts visuels comme ceux de la scène avec une perception qu’elle souhaite toujours positive. Le travail d’un artiste quel qu’il soit est de soumettre une proposition au regard de l’autre. C’est une prise de risque et rien que pour cela cette proposition mérite une attention particulière et bienveillante. Responsable de la section Art & Culture pour Cote Magazine, elle a un grand plaisir à écrire pour La Pépinière, en particulier sur le théâtre et l’opéra.

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