Le droit d’exister, avant tout
Quels mots pour dire Gaza, sinon ceux des réfugié-es ? Dans Qui Vit Encore, Nicolas Wadimoff laisse la parole à neuf d’entre elles et eux, dans un film où l’écoute et l’observation font place à la résilience et à l’espoir. Ou comment ne plus être des fantômes.
Qui Vit Encore est une affirmation, non une question. En préambule, des mots sur fond noir nous indiquent que les protagonistes ont fui Gaza avant la fermeture de la frontière près de Rafah, en mai 2024. Accueillis provisoirement en Egypte, ils et elles ne peuvent travailler ni bénéficier de prestations sociales. Et alors que le film devait être tourné en Suisse, les autorités leur ont refusé l’accès, faute de visa. Raison pour laquelle Qui Vit Encore a été réalisé en Afrique du Sud. Nous entrons ensuite dans le vif du sujet : sur le sol noir se peignent les contours Gaza. À l’intérieur, des carrés représentent le lieu de vie de chacun-e. Tour à tour, ils et elles racontent leur vie là-bas, dessinent à la craie, sur la table noire, là où ils et elles habitaient, échangent leurs souvenirs. Ils et elles sont entrepreneur/euses, musicien, médecin, influenceuse… Chacun-e raconte ses souvenirs, puis investit son carré et en narre d’autres, avec la volonté de retourner, un jour, là-bas. Puis, chacun-e se retrouve seul-e face à la caméra, accompagné-e des quelques objets emportés au moment de la fuite, pour raconter enfin les quelques jours autour du 7 octobre, jusqu’à la décision de partir, l’inquiétude pour les familles et ami-es…
Écouter, observer, ressentir
Dans sa note d’intention, Nicolas Wadimoff dit : « Ce que les survivants de Gaza ont vécu ne peut être résumé en quelques mots. Parfois, les gestes, les respirations ou le silence en disent plus long. Face à cette destruction systématique, nos autres mots semblent impuissants. Il ne s’agit pas de camps politiques, mais de raconter l’histoire d’un peuple souvent déshumanisé. Écouter, observer, ressentir – des corps meurtris, des âmes blessées. Le film est un pont entre l’intime et le collectif : un appel à penser ensemble l’impensable, à retrouver notre humanité. Pour que la vie continue – là-bas et ici. » À l’écran, nous ne retrouvons ainsi rien d’autre que les neuf protagonistes, du noir, et la bande de Gaza dessinée. Cette réalisation sobre et simple permet de laisser la parole intime, loin de ce qu’on lit dans les médias, se développer. Aucun point de vue surplombant, aucune voix off ou narration n’est envisagée. On n’entend que cette parole, les silences, l’émotion pure qui se développe.

Tout cela fait de Qui Vit Encore un film profondément humain. Et le terme n’est pas galvaudé ici, car tout est centré sur la dimension humaine. Tou-tes y racontent leurs souvenirs heureux d’avant ce dramatique 7 octobre, les liens avec leurs proches, comment leur vie a été réduite en cendres en un rien de temps, leur laissant à peine le temps d’emporter quelques objets : un ordinateur pour l’une, son qanun (un instrument à cordes pincées de la famille des cithares) pour l’autre, quelques livres pour un troisième… ce qui importe le plus pour chacun-e, au final. Alors, on se concentre sur le vivant, sur la résilience de chacun-e, l’espoir aussi, bien que la lucidité soit de mise. On évoquera cet homme qui a écrit pour décrire à sa fille les endroits de Gaza où il aimait aller avec elle, et qu’elle ne verra plus car détruits ; ou cette femme incapable de redessiner les rues de Gaza, car plus aucune n’existe sous les décombres…
Pour que la vie continue
Qui Vit Encore n’est pas une question, mais bien une affirmation. Alors que les médias se préoccupent davantage de celles et ceux qui sont morts, ils ne disent bien souvent rien des vivant-es. Ici, il est bien question de vivre, et non de survivre, avec tout ce que cela implique. Il y a bien sûr le fait d’être encore en vie, d’exister, mais le message véhiculé va au-delà. Car vivre, c’est aussi éprouver l’expérience de la vie, pleinement, dans tout ce qu’elle a de plus beau, d’amour, d’amitié, de liens sociaux…

La scène finale vient d’ailleurs nous le rappeler de manière bouleversante. Les larmes montent quand tout le monde se réunit autour du joueur de qanun, et, en cercle, entonnent Mawtini, ce poème devenu hymne de la résistance palestinienne. Alors, comme Nicolas Wadimoff, nous laisseront les paroles parler d’elles-mêmes :
« Ma patrie, Ma patrie
La grandeur et la beauté
La grâce et la splendeur
Sont dans tes collines
La vie et le salut
Le bonheur et l’espoir
Flottent dans ton ciel
Te reverrai-je saine et sauve,
Fière et honorée ?
Te reverrai-je dans ta gloire
Au firmament des étoiles ?
Ma patrie, Ma patrie »
Fabien Imhof
Référence :
Qui Vit Encore, réalisé par Nicolas Wadimoff, Suisse, sortie en salles le 28 janvier 2025. À voir aux Cinémas du Grütli dès le 29 janvier.
Avec Ghada Alabadla, Adel Altaweel, Hana Eleiwa, Feras Elshrafi, Haneen Harara, Mahmoud Jouda, Malak Khadra, Jawdat Khoudary et Eman Shannan
https://www.akkafilms.ch/qui-vit-encore/
Photos : ©Leandro Monti & Camille Cottagnoud (directeur-trice de la photographie du film)
