Les réverbères : arts vivants

Le groupe comme zone de friction

Un corps seul, comme un cœur nu battant dans la pénombre. Puis un autre. Et soudain, un groupe qui pulse, respire, se déchire. Signé du chorégraphe Edouard Hue, Into Outside n’est pas un spectacle, c’est un organisme.

Reprise par l’Arena Jeune Ballet, la première pièce de groupe du chorégraphe et ancien interprète de Hofesh Shechter, Damien Jalet et Oliver Dubois révèle une intuition brute et fascinante, aux confins des œuvres plus abouties qui suivront, à l’image de Shiver, Dive, Molten ou Flowers. 

Laboratoire social

Le plateau est un laboratoire social. La thèse est connue, le chorégraphe la rappelle lui-même : Into Outside (2014) est né de la pyramide des besoins de Maslow, observée à la loupe d’une sortie d’école. Besoin primaire, affiliation, domination… Le canevas pourrait sembler scolaire. Pourtant, dès les premières minutes, l’intuition écrase le concept. Ce modèle, d’une grande simplicité apparente, propose une progression : des nécessités vitales comme se nourrir ou se reposer, puis le besoin d’appartenance, d’estime, de pouvoir, et enfin l’accomplissement personnel. Ce cadre théorique a permis de structurer une intuition plus instinctive sur les dynamiques humaines.

Cet être isolé, au seuil de l’existence, n’est pas une idée. C’est une présence. Une vulnérabilité offerte. Et quand les autres surgissent, avec leurs désirs en bandoulière, c’est une mécanique humaine, imparfaite et haletante, qui se met en branle. Ce sujet s’est imposé très tôt, presque comme une évidence intérieure. À ce moment-là, il y avait une envie forte de saisir la place d’une personne au sein d’un ensemble : ce que la vie collective apporte, ce qu’elle exige en retour, ce qu’elle oblige à céder ou à affirmer.

Populaire

Cette création a vu le jour alors que le chorégraphe venait tout juste de terminer ses classes, notamment au Ballet Junior,  aux alentours de 23 ans. Cette période charnière a profondément influencé son travail. Un lieu de formation agit souvent comme un véritable laboratoire social : les ambitions s’y croisent, les tensions y émergent, les rivalités s’y dessinent avec une acuité particulière. On y perçoit, parfois de manière exacerbée, le désir d’appartenir à un groupe, d’être reconnu, ou au contraire de s’en démarquer.À travers son énergie de pas nus frappés pointes-talons à la tap dance (claquettes) en mode décomposé et décontracté, ses tours véloces sur soi, bras jetés en syncopes pulsionnels et changements de directions dynamiques, le langage chorégraphique d’Edouard Hue plait au plus grand nombre. Avec cet art de faire surgir le mouvement comme à l’improviste, à la manière d’une étude, il a séduit un public loin d’être acquis à la danse contemporaine. En témoignent des salles régulièrement pleines pour ses pièces au Festival Off d’Avignon, l’artiste aimant à souligner qu’il est le chorégraphe basé à Genève tournant le plus, tout en n’ayant « jamais été programmé par l’ADC ». Ce qui fait les délices des saisons de la Salle du Lignon.

Energie tellurique

La signature Hue est déjà là, en germe. Ces bras qui fouettent l’espace, ces torsions qui semblent chercher un point de fuite dans le corps même, cette énergie volcanique qui deviendra sa marque. Ici, pourtant, la lave est moins canalisée. Elle coule, parfois, en plusieurs directions. Le forage des bras, ce cœur pulsé du collectif, possède une urgence brute, presque désespérée, qui frappe par sa sincérité. On sent le jeune artiste de 23 ans à la création, sans filet, guidé par une émotion forte, presque irrépressible. 

Cette urgence, c’est à la fois la force et la limite de la pièce. Elle donne au groupe une vitalité organique magnétique, mais laisse parfois les trajectoires individuelles dans un flou artistique. Qui est vraiment ce duo masculin qui se construit par essais, presque timidement ? Son hésitation est touchante, mais son propos reste un peu énigmatique.

Bras moteurs

Très vite, la signature gestuelle apparaît. Les bras pulsent, fouettent l’espace, creusent l’air comme un outil de forage. Chez le Français né à Annecy en 1971, cette gestuelle est devenue reconnaissable entre toutes. Dans Into Outside, elle est omniprésente, parfois au point de saturer le regard.

Ce battement incessant agit comme un cœur collectif, un moteur énergétique qui relie les corps. Mais il révèle aussi, avec le recul, une écriture encore très insistante. Là où, plus tard, Hue saura varier ses dynamiques, ici le motif revient avec une telle régularité qu’il finit par lisser certaines tensions dramatiques. On comprend l’intention, on en ressent la nécessité physique, mais les limites formelles affleurent aussi.

Chez l’artiste,  il y a certes le vernis d’une énergie fulgurante sur des chorégraphies qui paraissent instinctivesMais elles sont en réalitésubtiles et ciselées, pleinement maîtrisées et d’une architecture solide. Son parcours en porte la trace : avant le Conservatoire d’Annecy, puis le Ballet Junior de Genève, avant ses collaborations avec noatmment HOfesh Shechter et Olivier Dubois, il a suivi un baccalauréat scientifique en mathématiques.

Origines

C’est précisément ce qui rend la reprise si à-propos. Regarder Into Outside avec les yeux d’aujourd’hui, c’est déchiffrer l’ADN d’un univers. Tout l’art postérieur de Hue s’y trouve en gestation. La fascination pour le partnering, les duos où le poids se partage et se conteste, on la retrouvera magnifiée dans la virtuosité ludique d’une autre pièce de groupe, Flowers en 2025. Là où Into Outside dévoile des corps qui apprennent à se rencontrer, Flowers expose des corps qui jouent de leur rencontre, avec une complicité et une clarté chorégraphique affûtées par dix ans de pratique.

De même, la tension entre l’individu solitaire et la masse magnétique, si palpable ici, connaîtra des métamorphoses radicales. Pour Molten (2020), Hue travaille la fusion – des corps, des énergies – avec une belle maîtrise, presque cinématique voire cinématographique. Le groupe n’est plus un agrégat de besoins, mais une force tellurique, une fraternité orageuse 

Mais ne nous y trompons pas Into Outside est aussi la marque d’une authenticité précieuse. La pièce évite l’écueil d’un lyrisme lisse. Elle trébuche, elle bégaye, et c’est dans ces failles que son humanité réside. La course, récurrente, qui désigne les leaders; les noirs qui fragmentent l’espace comme des respirations nécessaires et une fragmentation parfois déroutante. L’ensemble possède une simplicité, une franchise, que les œuvres ultérieures, plus polies, ont peut-être en partie élaguée.

État de recherche

La reprise par l’Arena Jeune Ballet fait sens. Ces jeunes interprètes apportent une fraîcheur, une soif qui correspond à l’esprit originel de la pièce. Ils ne dansent pas « comme Hue », ils dansent l’état de recherche qui était le sien. C’est là que le pont se tend entre les rives. Entre l’intuition brute d’Into Outside et l’efficacité sensorielle de Dive (2024), qui vise un public plus large avec ses unissons joyeux et son questionnement existentiel, il y a tout le parcours d’un artiste qui a possiblement appris à canaliser son fleuve intérieur.

Into Outside n’est donc pas une pièce aboutie. C’est quelque chose de plus rare : une pierre de fondation, rugueuse et essentielle. La voir, c’est comprendre d’où Édouard Hue a pris son élan. C’est voir un chorégraphe, à l’aube de son travail, poser la question qui ne le quittera plus : comment tenir debout, ensemble, sans s’effacer ? La réponse, alors, était un geste tremblant d’énergie pulsée.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Into Outside, Chorégraphie d’Edouard Hue, par le Jeune Ballet Arena, dans le cadre du Festival Danse en l’île, au BFM, le 13 février 2026. 

Danse en l’île.

Photos : ©Jean Couturier. Pièce « Into Outside » (version 2016). Chorégraphie Edouard Hue.

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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