Les réverbères : arts vivants

Le Loup, la Biche et le Chevalier ou le théâtre et son double

Antonin Artaud le torturé a fait une apparition surprenante et remarquée au Théâtricul en ce début février via ses correspondances, interprété par son double féminin, Génica alias l’actrice Daniela Morina Pelaggi, la conceptrice-actrice-metteuse en scène, qui incarnera ici le rôle des deux amants.

À la conquête de Paris et de la Femme

Génica Athanasiou, jeune comédienne roumaine des années 20 inscrite au Conservatoire à Paris, trouve sur son chemin vers la gloire le jeune et fringant Antonin Artaud, un original fraîchement débarqué de Marseille, vierge de toute publication, à la recherche lui aussi de notoriété. Il a 25 ans, elle en a 24. C’est le coup de foudre assuré. Cette rencontre artistique et sensuelle ne pouvait que faire des étincelles… dans tous les sens du terme. Si Artaud se montre charmant et bon amant, il s’avère que ses troubles mentaux le rendent paranoïaque et possessif au point de ne pouvoir vivre sans une lettre par jour de sa bien-aimée si jamais elle venait à s’éloigner. Il dira d’ailleurs d’elle qu’elle est « l’amour, parfait céleste dont [il] avait toujours rêvé. »  Il l’idéalise, la met sur un piédestal, ce qui ne pouvait qu’annoncer le roussi à venir. Cet amour sulfureux durera 6 ans, entrecoupé entre les crises nerveuses d’Artaud et les allers-retours de Génica en Roumanie.

On comprend vite le pourquoi de cette quasi adulation pour sa muse. Génica, la femme au caractère d’acier, a dû s’affirmer tôt dans une famille qui aurait préféré qu’elle se marie au lieu de jouer les vedettes. Talent, charme, beauté … Que ne possède-t-elle pas ? Elle se présente une première fois au public de Chêne-Bougeries toute vêtue de paillettes, rayonnante comme une jeune lune dans les forêts de Hoia-Baciu. Tel un moustique fatalement attiré par le premier réverbère venu, Artaud lui fait la cour, l’appelle « mon ange », lui dédie vers sur vers, la place au sommet de l’Olympe même s’il dit dans l’une de ses lettres qu’une femme, pour lui, n’a pas besoin d’être belle ni intelligente. Juste d’être cloisonnée à la maison dans l’attente providentielle de son mythique époux, qu’elle devra choyer comme son fils préféré. Tout un programme.

Génie et électrochocs, un couple sous haute tension

La limite entre folie et génie est fine dit-on… Artaud, Nietzsche, Van Gogh, Claudel (Camille)… Tant de grands noms qui ont contribué à bâtir la culture des gens sains d’esprit. C’est un lieu commun de dire cela, et cela n’est pas tout à fait vrai, pour tout dire. Être un génie, c’est certes voir des choses que d’autres ne peuvent même pas concevoir, mais c’est aussi avoir une capacité à créer. Artaud, du fond de sa cellule dans l’asile d’Ivry, réussissait à pondre des textes écorchés, certes angoissants, mais toujours sur une lignée cohérente. C’était un fou ET un génie.

La mise en scène réussit à capter l’esprit malade du malheureux client coutumier des séjours psychiatriques. Artaud dans sa cellule gribouille frénétiquement sur le sol ses correspondances à sa bien-aimée. Entre gestes frénétiques et paysage blanc, on comprend que le quotidien d’Artaud devait tristement se résumer à cela. Du papier et un paysage cartonné, capitonné, loin de la réalité. Malgré ses idées délirantes et son égocentrisme assumé, il finira par demander pardon à Génica quand il comprendra que la page est définitivement tournée pour elle. Derrière ce paysage minimaliste, un écran, qui diffuse des extraits de vie en noir et blanc. Le passé est derrière l’actrice, qui joue l’existence au présent. Le support audio-visuel, harmonieux, ouvre les portes vers un passé qui juxtapose images et textes via ces lettres.

Une actrice chanmée

Daniela Morina Pelaggi est un produit des cours Florent à Paris, qu’elle a achevés en 2013. Depuis, elle brûle les planches en Suisse et en France et propose depuis 2022 ce spectacle né aux Grottes. Créatrice multifacette, elle joue, écrit, monte… Et ne se démonte pas quand il est question de littéralement quasi tout faire pour mettre sur pied l’une des plus touchantes correspondances du XXème siècle.

Malgré les limites spatiales du Théâtricul, l’artiste s’est emparée de la salle, et a déployé conjointement l’âme d’Artaud et de Génica face au public avec une éclatante maestria.

Ces correspondances étonnent encore 100 ans plus tard, et ces deux voix du XXème siècle nous en apprennent bien plus que le quotidien chaotique de ces deux « âmes-sœurs ». Outre l’histoire artistique de ce siècle, ces correspondances nous dévoilent les coulisses du métier d’écrivain, de la condition d’artiste et surtout, ce qui anime la pulsion créatrice commune à tous les créateurs : une flamme qui brûle, et qui ne demande qu’une chose… devenir un brasier qui emporte tout sur son passage.

Apolonia M.-E

Infos pratiques :

Artaud-Génica-Correspondances, de Daniela Morina Pelaggi, du 23 janvier au 1er février 2026 au Théâtricul.

Mise en scène : Daniela Morina Pelaggi

Avec Daniela Morina Pelaggi

https://theatricul.net/

Photos : ©Daï Daï Prod

Apolonia M.-E.

Apolonia M.-E est une écrivaine et journaliste suisse. Lettreuse produit de la cuvée post-covid de l’UNIGE, Apolonia écrit pour la rubrique théâtre, littérature, et occasionnellement pond un sujet de société. Sinon, elle tient une passion particulière pour les cochons (vivants) et les jolis chapeaux.

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