Le moineau dans la cheminée : une famille se réinvente
Le moineau dans la cheminée (2024) est le dernier volet d’une trilogie réalisée par Ramon Zürcher. Il a été nominé six fois pour le Prix du cinéma suisse, qui sera décerné le 21 mars. Il met en scène une famille qui se réunit dans une maison de campagne pour fêter un anniversaire.
Le film se déroule dans une maison confinée dans la nature. Karen y vit avec son compagnon, Markus, et leurs deux enfants cadets. À l’occasion de l’anniversaire de Markus, leur fille ainée leur rend visite, ainsi que Jule, la sœur de Karen, son compagnon et leurs enfants. Le cadre est idyllique : c’est celui que l’on pourrait donner à un film sur le bonheur, mais c’est plutôt un film sur ceux qui aspirent au bonheur.
Les personnages forment comme une matrice familiale : les relations se tissent et se redéfinissent au fil du temps, indépendantes du monde extérieur. La maison garde une trace de ceux qui l’ont habitée : le vase préféré de la mère défunte repose sur un meuble ; sur le cadre d’une porte, on peut lire des marques faites au fur et à mesure que les enfants ont grandi.
Parfois, les souvenirs surgissent sous la forme de paroles : avec désinvolture, on évoque sa haine pour sa propre mère, ou la vérité sur la manière dont son grand-père est mort. Ces confidences trouvent souvent plus de destinataires que prévu, dans une maison où l’on est souvent épié. Les personnages entrent et sortent librement de la conversation, qui semble appartenir à tout le monde. Les relations sont parfois tendres, souvent conflictuelles, et sont empreintes de poésie.
Parfois, le mal-être ne peut s’exprimer par des paroles. Alors, il ressurgit sous la forme de violence, envers soi-même ou envers les autres. Karen, impuissante face aux excès de sa fille, empoigne un verre et le serre jusqu’à s’ouvrir la main. Son fils, Leon, qui subit du harcèlement à l’école, met le chat dans la machine à laver. Quand les tensions sont à leur comble, une explosion se produit dans le jardin. À mi-chemin entre le fantasme et la réalité, ces scènes semblent parler pour des personnages en qui la colère gronde. La métaphore est l’un des langages cinématographiques que nous propose le réalisateur pour nous montrer ce qu’il se passe dans les cœurs, et qui n’est pas visible à l’œil nu.
Pendant que ces drames humains ont lieu, les animaux font des apparitions sous diverses formes, produisant d’intrigants échos. Un moineau est coincé dans la cheminée et cherche à s’échapper, figurant peut-être le sentiment d’étouffement et le besoin de liberté des humains. Edda, une enfant, court dans la maison en arborant une casquette décorée d’un bec et de plumes d’oiseau, car les animaux font partie du monde enfantin. Pendant un déjeuner dans le jardin, des papillons volètent d’une convive à l’autre, comme pour leur apporter un peu de poésie. Leon, qui s’est pourtant montré si cruel envers le chat, confectionne des plats de fruits, coupés et arrangés en forme de cygnes, de hiboux ou de hérissons. Ces petits animaux témoignent de son côté sensible. Les photos des enfants sont filmées en alternance avec une colonie de chenilles : ils sont tous destinés à voler, un jour, de leurs propres ailes. Ainsi, les animaux mènent une vie parallèle à celle des humains, leurs deux mondes se rencontrant de temps à autre.
Ce film réussit à faire coexister la joie et les tensions, produisant de captivantes dissonances, si bien qu’il est agréable à regarder en tout temps. On est tenté d’oublier les dissentions familiales pour admirer simplement ce film contemplatif : on peut se laisser envoûter par ce bal de personnalités, fluide et artistique. Le moineau dans la cheminée est un film réussi sur la famille, les relations interpersonnelles et notre lien avec les animaux, le tout dans un cadre champêtre et idyllique.
Lucie Krey
Référence :
Un moineau dans la cheminée (Der Spatz im Kamin), réalisé par Ramon Zürcher, Suisse, 2024.
Avec Maren Eggert, Britta Hammelstein, Luise Heyer, Andreas Döhler, Lea Zoë Voss et Ilja Bultmann.
Interview du réalisateur disponible au lien suivant :
https://www.youtube.com/watch?v=8wRM2Is_th8
Infos pratiques : Le film est en salle aux Cinémas du Grütli. Il sortira prochainement en streaming sur l’application Filmingo avec les sous-titres français.
Photos : © Filmcoopi Zürich