Les réverbères : arts vivants

Les deux pieds dans le béton

Justice à deux vitesses, greenwashing, actions militantes parfois critiquées… Dans Laisse béton (merci Renaud), on entre de plain-pied dans l’actualité, pour dénoncer le manque d’avancements, à différents niveaux. Un spectacle fort, mais manquant par certains aspects de nuance, à voir jusqu’au 22 février au Théâtre du Loup.

Janvier 2022 : deux véhicules de la firme Holcim sont incendiés dans une gravière lui appartenant. Plus d’une année après, dans des circonstances floues explicitées dans la pièce, Jérémy – un prénom d’emprunt – est arrêté, soupçonné d’être l’un des auteurs dudit incendie. S’ensuit une longue détention provisoire en attendant son procès et l’inculpation de ses complices présumé-es, qui n’ont pas été identifié-es, et que Jérémy refuse de dénoncer. Libéré après trois mois d’une forte mobilisation citoyenne, c’est son histoire qui inspire celle écrite à six mains par Julie Gilbert, Jérôme Richer et Antoine Rubin, dans cette première création maison du Loup. On y suit, d’un côté, des dirigeants de la multinationale, qui gèrent leur communication, tentant de se dédouaner et de se poser en victimes des dégâts occasionnés ; de l’autre, un groupe de militant-es qui tentent de faire libérer Jérémy, mais aussi ses parents séparés qui le soutiennent… C’est aussi l’occasion de s’appuyer sur cette affaire pour se battre en faveur du climat, d’une justice plus équitable et contre les conditions de détention dans les prisons suisses. Mais à trop multiplier les combats, ne risque-t-on pas de se disperser, et de finir les deux pieds dans le béton ?

Entre fiction et réalité

Inspirée par ce fait divers, l’écriture semble présenter des faits réels. Le procédé rappelle ainsi le théâtre documentaire, en invoquant certaines archives (des lettres adressées à Jérémy par sa copine, d’autres à Holcim par un collectif militant, ou encore des communiqués de ce dernier), en reprenant aussi des émissions bien connues de la rts (Couleurs locales, Temps présent…), ou en narrant des éléments de l’enquête à travers une chronologie précise et détaillée. L’histoire se construit ainsi par bribes, à travers des scènes courtes, montrant ces différents éléments, ainsi que le témoignage des parents de Jérémy, ou encore des discussions au sein des bureaux de Holcim. L’un des points intéressants est de ne jamais montrer Jérémy lui-même, bien qu’il soit au centre du propos. Et pour cause : après une heure de spectacle, on nous explique ouvertement que Jérémy n’existe pas, que tout cela n’est qu’une fiction… avant de reprendre le fil de son histoire. Et l’on sait également que le fait divers sur lequel s’appuie la narration a véritablement eu lieu. Alors, on s’interroge sur la frontière entre fiction et réalité. Et ce flou ne dessert pas le propos, bien au contraire : il montre comment le théâtre peut s’emparer de la réalité, la triturer, jouer sur ces frontières perméables et l’illusion de réalité. Tout cela sert la réflexion, permet d’ajouter et d’insérer tous les éléments que l’on souhaite. Bien qu’il y en ait finalement peut-être trop, au risque de se perdre. Mais nous y reviendrons.

La mise en scène de Jérôme Richer se met également au service de ce texte qu’il a co-écrit, avec beaucoup de belles idées, et portée par une troupe de comédien-nes complices et qui jonglent à travers différents registres : Philippe Annoni, Léon Boesch, Lou Golaz, Jean-Louis Johannides, Lola Riccaboni, Mariama Sylla et Vincent Bertholet – qui signe également la création musicale – sont au sommet de leur art ! Dès la scène d’ouverture, nous voilà happé-es : dans un bac à sable surélevé, avec des jouets représentant les machines de chantier, on nous raconte la soirée de l’incendie, en reconstituant la scène sous nos yeux. Le tout est filmé et projeté en direct sur la paroi du bac à sable. L’artifice théâtral est ouvertement montré et assumé, tout en permettant d’illustrer ce qui est raconté. Comme pour nous indiquer qu’on sera tout le long sur le fil entre réalité et fiction. On évoquera aussi le dynamisme de la mise en scène, symbolisé par la rapidité de transition entre les scènes courtes, mais aussi par les nombreux changements de rôles, tant il y a de personnages convoqués (parents de Jérémy, dirigeants d’Holcim, employés du chantier, militant-es, journalistes, policier/ères, et j’en passe). La scénographie, rappelant des éléments de béton – rassurez-vous, ils sont en réalité en bois, l’ironie n’est pas poussée à ce point – est également très mouvante, changeant régulièrement, contrastant avec tout ce qui stagne, et notamment l’inaction politique. Inaction pour laquelle la Suisse a d’ailleurs été récemment condamnée. La musique vient également soutenir le propos. Difficile de décrire avec des mots tout ce qu’elle apporte, étant véritablement un personnage du spectacle. On évoquera toutefois la diffusion, par cassettes, d’enregistrements de témoignages – fictifs ou réels ? on vous pose la question – ; l’appui sur elle pour transformer des monologues en formes de slam ; ou encore ce lâcher-prise symbolisé par ce moment de liesse collective, où tout le monde a besoin de cela pour décompresser face à une situation oppressante. Le quatrième mur se retrouve également brisé, pour ancrer encore plus le propos dans la réalité, intégrer le public et jouer sur les frontières. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler comment cela se concrétise.

Un propos à nuancer

Le parti pris est affirmé : dénoncer les deux poids, deux mesures : d’énormes moyens mis en œuvre pour faire face aux militant-es qui se battent pour la planète et la justice – bien que certaines actions soient certes contestables – face à un sentiment d’impunité pour les grosses firmes qui polluent à tour de bras. On retrouve ainsi, dans le spectacle, un véritable travail d’enquête, documenté pour alimenter de nombreux faits : le greenwashing d’Holcim qui se vante par exemple de créer des habitats pour les oiseaux au milieu des carrières ; les conditions de détention à Champ-Dollon et la surpopulation carcérale ; des incohérences dans l’enquête et l’utilisation de moyens dont on n’est pas toujours certain-e de la légalité… C’est toutefois ici que l’on peut adresser certains reproches à Laisse béton (merci Renaud) : le propos manque parfois de nuance. Et même si l’on est totalement d’accord sur le fond du propos, on se dit que ce manque peut le desservir. Ainsi, les dirigeants d’Holcim et leurs actions sont systématiquement présentés de manière plutôt caricaturale, à l’inverse de ce qui nous est dit sur les défenseur/ses de Jérémy. Ceci est toutefois en partie sauvé par quelques éléments : à commencer par la réunion du comité de soutien, où l’on finit par s’éparpiller, en voulant défendre toutes les causes, sans pour autant parvenir à des décisions sur des actions concrètes. Certaines actions et propos sont également dénoncés par des militant-es, comme la banderole incitant à « cramer les prisons », qui va sans doute trop loin. Il aurait toutefois été intéressant de nuancer aussi l’autre partie, pour servir la réflexion.

Laisse béton (merci Renaud) demeure toutefois un très bon spectacle, nécessaire dans ce qu’il raconte. Sa construction par bribes, son jeu sur la réalité et la fiction et les belles idées de mise en scène sont totalement convaincantes. Il finit toutefois par tomber, en partie, dans les travers qu’il dénonce, au risque de perdre en efficacité et de tourner en rond : comme le comité, il évoque peut-être trop de sujets différents (défense de Jérémy, surpopulation carcérale, lutte pour le climat, inaction politique, justice à deux vitesses), avec la confusion que cela peut entraîner. Également, à la manière d’actions trop tranchées et radicales, le fait de basculer trop fortement dans un camp, et de dénigrer l’autre sans nuance, peut entraîner une perte de soutien de la part de certains partisan-es, et surtout des indécis-es. Un risque d’ailleurs évoqué par certains personnages. Alors, s’agit-il d’un écueil que le spectacle ne parvient pas à éviter totalement, ou d’une forme de mise en abîme pour nous mettre en garde ? Chacun-e se fera son propre avis.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Laisse béton (merci Renaud), de Julie Gilbert, Jérôme Richer et Antoine Rubin, du 10 au 22 février 2026 au Théâtre du Loup

Mise en scène : Jérôme Richer

Avec Philippe Annoni, Léon Boesch, Lou Golaz, Jean-Louis Johannides, Lola Riccaboni, Mariama Sylla et Vincent Bertholet

Musique : Vincent Bertholet

Dramaturgie : Julie Gilbert

Scénographie et accessoires : Janie Siegrist

Assistant scénographie : Louis Loup Collet

Regard extérieur : Olivia Csiky Trnka

Mentorat manipulation : Fanny Brunet

Mouvement : Aïcha El Fishawy

Collaboration vidéo : Nicolas Wagnières

Costumes : Éléonore Cassaigneau

Lumières : Stéphane Charrier

Administration : Pauline Catry

Production : Théâtre du Loup

https://theatreduloup.ch/spectacle/laisse-beton-merci-renaud/

Photos : ©Isabelle Meister

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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