Les réverbères : arts vivants

Ma journée à L’Escalier : théâtre, jardin et partage

Le Festival L’Escalier fête cette année sa troisième édition au Théâtricul (Chêne-Bourg). Depuis trois ans, il propose une programmation variée réunissant une quarantaine de compagnies émergentes, issues de disciplines variées – théâtre, musique, cirque, danse. Lancé le 3 avril et se poursuivant jusqu’au 11, le festival s’impose comme un rendez-vous incontournable de la scène indépendante genevoise. Dans cet article, je reviens sur les spectacles que j’ai découverts le samedi 4 avril. 

Le Festival L’Escalier, porté par les compagnies ÉphémèCyr, Utop, Origami et Temps Zéro, est avant tout une aventure collective. Depuis sa création, il est orchestré par Maya Bringhen, Lilas Morin, Anna Faustino, Sevane Gurunlian et Tamara Savelieff Horan, entourées d’une équipe nombreuse de bénévoles. De la cuisine au bar, de la billetterie à l’accueil du public, mais aussi à la technique et à la logistique artistique, chacune contribue à faire vivre ce lieu. Il en résulte une organisation bien rodée et chaleureuse, profondément humaine.  

Le lieu lui-même participe à cette magie : une petite salle d’une cinquantaine de places, véritable écrin, et un jardin arboré où une scène extérieure permet de profiter des beaux jours. Tout est pensé avec soin. En s’implantant hors du centre de Genève, le festival affirme aussi une volonté précieuse : faire rayonner le théâtre là où on ne l’attend pas forcément. La première fois que je suis venue, il y a trois ans, en tant que comédienne, j’ai eu l’impression d’être accueillie dans une grande famille. J’y suis revenue chaque jour du festival, frappée par la rareté de tels espaces dans le milieu artistique. 

Le samedi 4 avril, j’ai assisté à quatre propositions aux formats variés, entre spectacles aboutis et travaux en cours. Car L’Escalier joue aussi un rôle essentiel d’incubateur, offrant aux compagnies un espace pour tester et affiner leurs créations. C’est le cas de Le Cid… ou presque de la Cie Temps Zéro (Maya Bringhen, Charlotte Chabbey, Mathieu Fernandez-V. et Adriano Rausa), encore en chantier. Inspirée librement de l’histoire du Cid – où un jeune homme, Rodrigue, doit choisir entre l’honneur familial et son amour pour Chimène après avoir tué le père de celle-ci – la pièce revisite ce récit avec des marionnettes singulières, fabriquées par la compagnie. L’esthétique, quelque part entre un univers dark des années 2000 et un imaginaire inventif, sert un humour absurde. Le spectacle joue habilement avec les niveaux de jeu, entre marionnettes et manipulateur-ice-s, dans un esprit proche de la Commedia dellArte. Les rôles de genre sont inversés, créant un décalage subtil entre personnages et interprètes. Le souci du détail va jusqu’à une minuscule guitare électrique jouée sur scène. Derrière le rire, une idée persiste : sans drame, le monde s’arrête – mais ici, c’est le rire qui triomphe.

Avec Vis à vis de la Cie Radis Sel (chorégraphes et interprètes : Sabatou Valentine, Kahn Lola, Bournerias Liv, Musicien : Grether Pablo, Scénographe: Monti Jim), on bascule dans une écriture chorégraphique dense et sensible. Trois danseuses évoluent autour d’une porte, seuil infranchissable qu’elles quittent sans parvenir à retrouver. Le spectacle explore un équilibre à trois, rare et fragile, où circulent tensions et émotions. Les corps traversent colère, épuisement, légèreté, résistance. Une sensation persiste : celle de quelque chose d’épidermique, presque incrusté dans la peau, qui s’infiltre et dont on ne parvient pas à se défaire. Peu à peu, un déplacement s’opère – changer de regard devient une possible issue. À la fin, les interprètes prennent conscience du public, et donc d’une autre sortie, ouvrant un espace d’existence inattendu.

Dans Lève-toi, Chloé Molleyres propose un solo engagé et sensible. Elle y incarne une jeune maraîchère confrontée aux enjeux écologiques. Seule en scène, elle ne l’est pourtant jamais vraiment : elle dialogue avec le public, l’implique, l’interpelle. Le spectacle mêle chant, incarnation et changements de personnages avec une grande maîtrise. Le propos est sérieux, mais toujours traversé par une forme de légèreté. On rit, on réfléchit, on est touché-e. L’artiste réussit à créer un lien direct, presque intime, avec la salle. 

Enfin, La paix des ruches, proposée par la Cie AmaZone (texte : Alice Rivaz, jeu : Camille Holweger, Stéfanie Lang, Clara Urio, mise en scène : Camille Holweger, dramaturgie : Catherine Bidot, regard extérieur : Charlotte Riondel, lumières : Zoé Holweger, création des masques : Camille Holweger et Zoé Holweger, création de la marionnette : Marianna Fontaine, scénographie : Ewa Fontaine, Marianna Fontaine et Zoé Holweger, costumes : Maryline Haldimann) surprend par sa richesse formelle et la cohérence de son univers. Trois interprètes à demi masquées, vêtues de manière identique, évoluent dans une partition millimétrée, chorégraphique. La mise en scène, d’une richesse assez inhabituelle, déploie une multitude de niveaux de lecture. Le spectacle mêle théâtre de masque, musique live (violon, harpe, accordéon), objets manipulés et transformations à vue. Tout se compose et se recompose en permanence, comme une danse continue. Les figures se dédoublent, se déplacent, se racontent entre elles, créant une multiplicité de points de vue. L’apparition d’une marionnette masculine, étrange et désarticulée, vient encore enrichir cet univers. La pièce interroge les rapports de pouvoir et les structures sociales avec une ironie acérée, sans jamais perdre une certaine poésie. C’est un théâtre exigeant mais accessible, qui parvient à faire coexister réflexion et invention scénique. 

Bref, si vous avez envie de découvrir des spectacles qui surprennent, font rire, réfléchir et vous emmènent ailleurs… Venez faire un tour à L’Escalier ! 

Valentina Luporini 

Info pratiques : 

Festival L’Escalier, du 03 au 11 avril 2026 Théâtricul (Chêne-Bourg). 

Organisateur/trices : Cie ÉphémèCyr, Cie Utop, Cie Origami et Cie Temps Zéro 

https://www.festival-l-escalier.ch/ 

Photos : © Aline Zandona 

Valentina Luporini

Valentina Luporini est comédienne, metteuse en scène et dramaturge pour le Collectif Humagine. Elle a également obtenu un doctorat en philosophie entre l'Université de Genève et la Scuola Normale Superiore. Parallèlement, elle développe des projets musicaux pour la production théâtrale avec Diego Rodriguez Puerta.

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