Les réverbères : arts vivants

Mort d’un glacier

Avec Écho Minéral, Rachel Gordy, Alexandra Tiedemann et Pauline Epiney présentent un spectacle étonnant, tout en suggestions, pour dire nos paradoxes face au réchauffement climatique, aux glaciers qui se meurent, et à une justice qui, juste, ne l’est pas toujours. À voir aux Scènes du Grütli jusqu’au 7 février.

Tout commence par un récit à deux voix, à l’unisson. Rachel Gordy et Alexandra Tiedemann, tout de blanc vêtues, pieds nus, narrent la formation des montagnes et des glaciers, leur évolution, avant d’entrer dans le vif du sujet. Elles incarnent deux militantes qui vont grimper au sommet d’un glacier, en pleine nuit – les autorisations ne leur ayant pas été données – pour poser une plaque commémorative sur ce glacier désormais disparu. Cachées derrière des noms de codes, elles ne se rendent compte qu’au moment d’initier l’ascension, qu’elles se connaissent. Quel secret partagent-elles ? Quelle est la nature de leur relation et leur si fragile solidarité ? Aux engagements militants des deux femmes vient se mêler une histoire plus intime et personnelle.

Tout en suggestions

Dans sa mise en scène, Pauline Epiney choisit de ne pas figurer grand-chose. La majorité des actions sont suggérées par les mots, sans que les gestes n’illustrent forcément ce qui est dit. On pense à ce moment de préparation et vérification du matériel, où les deux femmes tiennent leur sac, sans en sortir tout ce qui apparaît sur la liste. D’autres scènes contrastent avec ce moment, comme lors d’une pause où Iris (Alexandra Tiedemann) et Rose (Rachel Gordy) prennent le temps de boire et manger. La scénographie accompagne cette idée de suggestion, avec quelques roches qui s’illuminent, figurant subtilement le décor montagnard, alors que le plateau est principalement composé de dentelles noires, rappelant la dimension de deuils et la finesse des détails dont il est question dans cette histoire. L’éclairage lui-même est sombre, froid et ciblé sur les deux protagonistes lorsqu’elles prennent la parole. Le jeu reste alors très sobre, pour faire passer le texte au premier plan.

  

Ce choix donne de la force aux mots, qu’on écoute avec une attention d’autant plus grande. Il faut dire que le texte d’Alexandra Tiedemann est complexe, avec plusieurs dimensions abordées. À commencer par la relation entre les deux femmes, et cet événement du passé qu’elles évoquent sans trop en dévoiler. Il est aussi question du projet militant, qui est compliqué par les conditions météorologiques imprévues. Sans oublier les considérations plus générales, lors des moments choraux, sur les montagnes, les glaciers, mais aussi l’engagement militant. La déclamation est alors soutenue par des chants discrets, à la manière d’une tragédie grecque. Car ce qui nous est narré là, sous son apparence poétique, est bien tragique.

Histoire intime et universelle

Sur la scène, deux visions du monde semblent s’opposer. D’un côté Iris milite pour des actions fortes et une désobéissance civile. Outre le fait de coller ses mains sur la route ou de bloquer des autoroutes, elle fait une longue allusion aux militant-es qui sont allé-es jouer au tennis dans le hall du Crédit Suisse, avec les conséquences juridiques qui s’en sont suivies. Décrite par Rose comme une « terroriste du climat », elle réfute ce terme, arguant qu’elle alerte sur la souffrance de la planète, sans faire de mal à personne. En face d’elle, Rose, donc, avance les petits gestes qu’elle fait au quotidien, en faisant attention à la lumière, à la provenance de ce qu’elle achète. Finalement, leurs deux manières de faire s’avèrent complémentaires, mais leurs différends semblent tels qu’il leur faut beaucoup de temps pour en prendre conscience. Leur histoire personnelle, qui crée une distance entre elles, rencontre alors quelque chose de plus grand, à l’échelle de l’humanité et de l’engagement qui doit être planétaire. Ne rappellent-elles pas, durant le premier moment choral, que les humains ont accéléré leur propre perte depuis quelques années ?

La force de ce texte, parfaitement soutenu par les choix de mise en scène et le jeu des deux comédiennes, est de suggérer, sans donner de leçons, sans dire quoi penser. Les deux visions du monde présentées ne sont pas antagonistes, elles ne font que raconter ce qu’elles font, avec leurs propres convictions. En ajoutant des faits sur le climat, les décisions de justice ou l’histoire, dans les moments choraux, bien que présentés de manière poétique, elles invitent à réfléchir à la situation et à ce qu’on peut faire face à cela. Au final, à chacun-e de se faire sa propre idée, bien que l’on ne puisse plus nier la gravité de la situation.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Écho minéral, d’Alexandra Tiedemann, sur une idée de Rachel Gordy, du 21 janvier au 7 février 2026 aux Scènes du Grütli.

Mise en scène : Pauline Epiney

Avec Rachel Gordy et Alexandra Tiedemann

Musique : Cryil Bondi

Costumes : Valentine Savary

Lumières : Philippe Maeder

Scénographie : Céline Ducret

Administration : Estelle Zweifel, Bureau de la Joie

https://grutli.ch/spectacle/echo-mineral

Photos : ©Magali Dougados

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *