Petite permutation
Une mise en abîme mathématique – Succès, Reprise – d’Hervé Devolder – par le Théâtre Marathon, au Théâtre des Grottes, jusqu’au 15 mars 2026.
Vous avez peut-être dans vos souvenirs mathématiques – bons ou douloureux – le chapitre à propos des combinaisons, permutations et arrangements. Ceci appliqué au trio standard des pièces de boulevard, après calcul, avec trois personnages, il y a six permutations possibles. Dans son écriture, l’auteur s’est saisi d’une des permutations et l’a malicieusement doublée en plaçant en miroir : le mari, la femme, l’amant. Démonstration.
Nous sommes sur les planches. Un couple dirigeant un théâtre est à la recherche d’un troisième rôle pour une reprise. Leur production n’échappant pas à la disette financière classique, les voici à engager le premier comédien qui se présente, ayant lui aussi les poches vides, cela tombe bien. Après cinq minutes de mise en place, les trois comédiens-personnages répètent texte en main une pièce où une femme quitte son mari pour son amant. En miroir la situation se reproduit à l’identique dans la vraie vie. Tout cela peut paraître biscornu, c’est ce biscornu qui est à la base de l’entier des quiproquos.
Tout l’humour tient sur le déséquilibre. Déséquilibre de situation avec un mari-amant (Antonin Schopfer) qui découvre le texte, un mari-cocu (Yves Zagagoni) qui s’exaspère à tout expliquer et une femme-maîtresse (Aoitef Kouki) – séduisante en diable – qui s’échappe de ses mariages, sans que nous n’en connaissions les raisons, on peut imaginer la lassitude sauvée par le goût du neuf. Déséquilibre à la lecture du texte – phase première de tout spectacle – qui livre par brassées entières un des ressorts classiques au théâtre : le tare pour barre. S’ensuivent les lectures de la fausse page, source de quiproquos traditionnels. Dans cette aventure, le public s’attend évidement à tout moment que la pile d’assiettes se fracasse. C’est l’image des assiettes de Schrödinger appliqué au théâtre.(1)

Tout, dans ce type d’écriture, repose sur la mise en scène et la personnalité des comédien-nes. Le metteur en scène Richard Gauteron a choisi intelligemment une scène allégée en décor, ce qui dans le vaudeville est rare et bienvenu. Place à la troupe… enfin. Avec aisance, il a placé les situations sur scène avec simplicité de telle manière à ce que les choses restent limpides, et il donne de l’épaisseur à des personnages qui n’ont pas été gâtés par l’auteur. Les trois comédien-nes portent avec générosité, mais sans débordement une fainéantise d’auteur. Bien sûr, la salle est gaie, le travail de la troupe le permet. Heureusement. Grâce leur soit rendue.
Le rire vient de la rencontre de personnages aux logiques opposées. Plus le choc entre les mondes est grand, plus fort sera le rire. Avec la qualité de la mise en scène, une interprétation homogène et un travail qui se ressent, malgré encore une fois une écriture en deux dimensions qui oublie ce que l’on nomme la caractérisation d’un personnage avec sa logique, quelque chose se passe sur scène, le jeu est bien mené et le public en rit. Le spectacle est de bonne qualité, il rachète tant de facilités, tant de conformisme. Bravo à eux.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Succès, reprise, d’Hervé Devolder, du 6 15 mars 2026 au Théâtre des Grottes, puis du 7 au 12 avril 2026 à La julienne.
Mise en scène : Richard Gauteron
Avec Antonin Schopfer, Aoitef Koiki, Yves Zagagoni
http://www.theatre-marathon.com/
Photos : ©Giovanna-Anna Gambuzza
(1) Une assiette (derrière une porte de placard fermée est considérée comme à la fois cassée et intacte tant que l’on n’a pas ouvert le placard pour vérifier.
