Les réverbères : arts vivants

Road-trip cathartique à Saint-Gervais

Sur la scène du sous-sol de la Maison Saint-Gervais, un père et ses deux enfants, devenu·e·s adultes, embarquent dans un road-trip qui fera office de thérapie familiale. Avec À 5 ans, j’ai oublié le français, Anouk Werro signe un spectacle qui questionne les points de vue et bouscule les rapports familiaux.

Le père (Jean-Yves Ruf) récupère ses deux enfants (Margot Van Hove et Nicolas Roussi) en Allemagne, respectivement elle à Berlin et lui à Hambourg, direction Londres. Ensemble, ils vont récupérer la vieille armoire de Baba, la mère du père, avant d’aller la voir, sur son lit de mort, où il faudra aussi retrouver la mère. Pour ce faire, une longue route de plus de onze heures, ainsi qu’un passage en ferry, les attend. C’est l’occasion de se remémorer des souvenirs. On le comprend bien vite : la famille est éclatée et des non-dits jalonnent la relation entre chacun·e des membres. Ainsi, chacun·e à sa version des événements, qu’il s’agisse de ce séjour à la neige où quelque chose semble s’être passé, du moment où le fils est devenu mutique, de quand la fille a oublié le français, événement majeur qui donne son nom au spectacle…

Écriture fragmentée

Il faut un peu de temps pour entrer dans l’univers construit par Anouk Werro. Tout commence par un récit du fils, autour d’un événement vécu lors d’un moment partagé par nos trois protagonistes : il y est question de motards, d’une agression, de vitres brisées, d’absence de réactions des centaines de passant·e·s aux abords de la scène. Chacun·e viendra, à un moment durant le spectacle, donner sa version de l’histoire, comme un moment suspendu dans la diégèse de la pièce. Entre temps, on les retrouve dans la voiture faite en coussins. Une manière ingénieuse de suggérer cet espace central où se déroule l’histoire, tout en donnant une grande dimension symbolique à ce choix. Les coussins rappellent l’ambiance de cocon qu’est censée être la famille. Il est également facile d’éclater cet espace en jetant l’un ou l’autre élément, changeant alors complètement cette impression de tout uni.

Durant le voyage, donc, différents souvenirs sont évoqués. Mais ceux-ci ne sont jamais racontés de manière linéaire : on revient dessus à un autre moment, on l’entrecoupe avec une pause pipi ou le récit d’un documentaire vu par la fille. Celle-ci raconte comment des rats conservent des séquelles d’un électrochoc, non pas du choc en tant que tel, mais de l’inéluctabilité de celui-ci. À nouveau, on fait le rapport avec les événements tragiques qui ont jalonné le parcours de cette famille et leurs ont laissé des marques indélébiles. En proposant ce fil narratif incontinu, on ressent d’abord une impression de réalité, en laissant le temps à chacun·e de digérer l’information, de la traiter, avant de revenir dessus. Cela permet aussi de ne pas tout livrer d’un seul coup, conservant un effet dramaturgique et dramatique bienvenu, pour atteindre le climax final, où de nombreux éléments semblent enfin se recoller.

Sincérité et catharsis

Le jeu des trois comédien·ne·s donne une certaine impression de réalité, principalement dans la manière de s’exprimer, dans les interactions entre les protagonistes et les conflits familiaux qui en ressortent. Pourtant, le spectacle revêt également une dimension très artificielle, avec cette voiture faite en coussins tout d’abord. Il n’y pas non plus de volonté de rendre ce point-là réaliste, les mains n’étant jamais – ou presque – posées sur un volant, même imaginaire. Elles restent sur les genoux de la personne qui conduit et ne bougent presque jamais. Cela laisse le public dans une forme de perplexité et d’ambivalence entre une histoire vraie, ou du moins vraisemblable, et le prisme du théâtre, qui tend à nous montrer que le regard est dévié, orienté, par ce filtre.

Le voyage agit comme une forme de catharsis pour les trois protagonistes : ils et elle font sortir ce qu’ils ont sur le cœur, enfermé depuis trop longtemps, et comprennent, par ce biais, les événements d’une autre manière, en changeant de point de vue. On comprend aussi comment chacun·e s’est construit·e, avec ses failles, certains manques et autres traumatismes qui auraient pu être évités avec une meilleure communication. Par extension, tout cela a aussi un effet sur les spectateur·ice·s : la puissance de l’interprétation et la manière dont le texte est construit permet de développer différentes émotions. Surtout, cela nous fait réfléchir à notre situation, à notre posture d’enfant ou de parent. Anouk Werro parvient à décrire des événements qui sont à la fois précis et propres à ses personnages, tout en en les inscrivant dans un récit plus universel, qui élargit l’effet cathartique au public. On en ressort chamboulé·e·s, et l’exercice d’évacuation qui clôt ce soir-là le spectacle – hasard du calendrier – ajoute encore à cette dimension, nous poussant à voir les choses autrement.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

À 5 ans, j’ai oublié le français, d’Anouk Werro, du 26 au 30 mars 2025 à la Maison Saint-Gervais.

Mise en scène : Anouk Werro

Avec Margot Van Hove, Jean-Yves Ruf et Nicolas Roussi

https://saintgervais.ch/spectacle/a-5-ans-jai-oublie-le-francais/

Photos : ©Anouk Maupu

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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