S’élever jusqu’au sommet
L’alpinisme et son lien avec l’écologie sont décidément des thèmes à la mode au théâtre. Après Écho minéral, et avant Vertiges, la compagnie Divisar présentait Une fondue dans la neige : Le bonheur d’une imagination écologique. Basé sur différentes inspirations, le texte de Mehdi Duman nous emmène dans un rêve insaisissable, à voir dès le 4 février à l’Oriental de Vevey, puis dès le 6 mars au Théâtre Indocile de Sion, après sa création à l’Étincelle.
Trois randonneurs – Pierre (Mathieu Ziegler), géologue, Ludwig (Laurent Annoni), climatologue et Théodore (Mehdi Duman), cristallier – nous emmènent au sommet du glacier du Rhône, sur les traces d’anciens explorateurs. L’objectif est simple : trouver des solutions pour contrer la fonte des glaciers, mais aussi déguster une fondue au sommet ! En chemin, ils rencontrent différents personnages, connus ou non, qu’ils incarnent malgré eux. Dans ce qui se raconte comme un rêve, on oscille entre poésie, histoire, fiction inachevée, mythe et écologie. Si les liens semblent parfois peu compréhensibles, n’est-ce pas, justement, l’apanage du rêve ?
À la recherche du mont Analogue
Durant leur parcours, les trois compères évoquent trois grandes figures qui les ont marqués : le poète William Wordsworth, l’auteur à l’œuvre inachevée, René Daumal et l’emblématique guide alpin Daniel Meier. Chacun, sans véritablement s’en rendre compte, incarnera l’une de ses figures, pour en présenter aux autres les grandes idées sur la montagne. Le poète raconte sa révolution intérieure, qui invite, dans le mouvement de la poésie anglaise, à se recentrer sur la vie intérieure ; le romancier rêve de son Mont Analogue, un lieu invisible à partir duquel on pourrait communiquer avec l’au-delà ; alors que le guide est un spécialiste du glacier du Rhône qui compare le sommet de ce dernier à un aigle. Dans leur quête de solutions, les trois randonneurs se tournent donc vers le passé, tout en nous invitant à chercher des réponses de trois manières différentes et métaphoriques : en nous-mêmes, en s’élevant pour prendre de la hauteur, et à ne pas renoncer à ce qui semble être une utopie. Finalement, cette randonnée s’avère être une longue métaphore de la lutte contre la fonte des glaciers et le réchauffement climatique. Le tout prend la forme d’un rêve insaisissable, où l’incarnation de ces grandes figures par les trois personnages demeure totalement inexpliquée.

La réalité – ou est-on d’ailleurs encore dans ce rêve ? – vient brutalement se rappeler à nous, de différentes manières. À travers un saut dans le futur, on se retrouve au World Economic Forum de 2100, qui résonne étrangement avec l’actualité. Le discours porté par trois professeurs, qui semblent avoir fusionné à l’intérieur d’une sorte de chrysalide, paraît surréaliste, et n’est pas sans rappeler ceux prononcés par l’un ou l’autre dirigeant ces derniers jours. Ces trois professeurs, donc, ont une mauvaise nouvelle à nous annoncer, qu’ils peinent à nous transmettre. Mais on peut facilement en deviner la teneur… On évoquera aussi ces moments plus terre-à-terre, comme quand le groupe se retrouve séparé par la tempête, ou que de drôles de bêtes rappelant les Tschäggättä apparaissent. Il y a aussi cette rencontre avec un berger qui cherche à protéger son patrimoine. Ces passages viennent faire écho au folklore et aux traditions, mais dénoncent aussi certains empêchements face à notre volonté de faire quelque chose pour combattre le réchauffement climatique.
Comme dans un rêve lucide
Les éléments narrés dans cette histoire semblent ne pas toujours avoir de lien logique entre eux, notamment concernant les transitions, pas forcément claires. Ceci peut avoir de quoi perturber, voire ne pas convaincre. Mais c’est finalement le message que nous retenons, au-delà de cette forme qui s’apparente à un rêve. Ce choix justifie l’absence de lien apparent entre les scènes. Le but est au final d’apporter un regard différent sur le monde, en confrontant des points de vue issus de divers domaines. L’idée de s’élever, de prendre de la hauteur et un regard surplombant, se fait également sans tout maîtriser totalement. On en revient à cette longue métaphore qu’est ce spectacle, qui s’intègre jusque dans la forme. Cette absence de maîtrise évoque celle à laquelle nous devons faire face dans notre lutte écologique…

Au niveau de la mise en scène, signée Mehdi Duman, assisté de Matthieu Wenger, on parlera d’abord de cette jolie idée de débuter le spectacle dans le foyer. Les trois randonneurs cherchent leur chemin, tentent d’assurer leurs prises, escaladant le bar tout en faisant attention à rester en cordée. Cela a de quoi surprendre et annonce immédiatement le ton décalé que prendra Une fondue dans la neige. À cet égard, on évoquera l’hilarante personnification du glacier, dont on ne dira rien de plus ici. Dans la salle, on retrouve simplement quelques modules couverts de tissu blanc, rappelant les blocs de glace au sommet du glacier. Certains déplacements des randonneurs sont accompagnés de bruits de pas dans la neige, pour donner une sorte de réalisme, tout en conservant une dimension absurde dans la chorégraphie desdits déplacements. Tout du long, les trois complices maintiennent ce décalage entre un fond réflexif et un ton d’apparence plus légère, pour ne pas tomber dans un spectacle qui ne parlerait que de catastrophe. Il s’agit aussi de garder cette dimension de rêve, en créant une part d’absurde. Si cela peut être déroutant par moments, voire pas convaincant dans un premier temps à certains moments, il s’agit, comme les trois personnages, de prendre du recul et de la hauteur. On se rend compte par la suite que beaucoup d’éléments qu’on ne comprenait pas au début font finalement sens. S’il reste encore quelques petits points à affiner, notamment concernant les transitions, on ne peut finalement que constater la qualité de la réflexion, du jeu, et les nombreuses inspirations qui nous invitent à repenser notre rapport à la nature et à la montagne.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Une fondue dans la neige : Le bonheur d’une imagination écologique, de Mehdi Duman et la compagnie Divisar, du 23 au 31 janvier 2026 à l’Étincelle, puis du 4 au 8 février 2026 à l’Oriental-Vevey et du 6 au 8 mars 2026 au Théâtre Indocile.
Mise en scène : Mehdi Duman
Avec Laurent Annoni, Mehdi Duman et Matthieu Ziegler
https://www.divisar.ch/portfolio/une-fondue-dans-la-neige-le-bonheur-dune-imagination-ecologique
Photos : ©Gregory Maillot – Agency point of Views
