Un thème de philo
Sur notre rapport au monde – Drôle de genre – de Jade-Rose Parker à la Scène Caecilia, c’était à voir jusqu’au 22 février.
Drôle de genre est tour à tour un drame familial, une comédie, une satire des mœurs, une arlequinade et étrangement un cours de philo. Les personnages sont en parfaite adéquation pour une situation classique de boulevard ; dans un texte qui à première vue semble en être issu et qui pourtant se décale du genre. Ce ne sont pas des portes qui claquent avec une ligne droite de récit, bien que les ressorts soient assez simples et que les éléments anecdotiques soient d’une importance secondaires. Il s’agit bien à y réfléchir d’une magnifique, divertissante et inattendue intro d’un thème de philo.
La trame du spectacle est limpide et résumable à ceci : Je n’ai pas toujours été celle que je suis, accepte-le, par amour de moi. Carla (Maria Mettral) avoue à son mari François (Antony Mettler) qu’elle est sa femme, mais que la nature l’a trahie en lui donnant un corps d’homme à sa naissance. Cette dernière a tenu son opération de transition de genre secrète, jusqu’à ce que la vérité, un cancer de la prostate la pousse à tout avouer… trente ans de mariage plus tard. Dès lors on assiste à la chute brutale des bris de verre, quand la vérité fait éclater le miroir. C’est le sujet premier de ce spectacle : l’acceptation de la différence.
Cet acte d’accueillir la réalité et d’en extraire la sérénité qu’elle apporte, sans passer par la résignation. Quelle en est le moteur ? L’amour. Le sujet ? La vérité. Les écueils ? Le mensonge, le secret. Le secret est ce qu’il ne faut pas dire ou ce que l’on ne peut pas dire. La vérité doit être dite qu’à ceux qui la mérite. Le mensonge, c’est dire dans l’intention de tromper à son seul bénéfice. Sur scène, une belle intensité de jeu.
Alors oui, on rit des amoncellements de mauvaise foi de Monsieur et son obscurantisme, on comprend la souffrance de Madame et on assiste à des échanges, des traits d’humour issus des dialogues de personnages sans grande complexité, et c’est là que l’on peut s’approprier les choses. Cependant, il est aussi question dans ce spectacle – un thème peut en cacher un autre – d’un sujet démocratique : une action exige son propre engagement sans qu’une précédente n’annule la nécessité de la suivante.
Le non-dit, Carla l’a retenu durant trente ans, transformant les choses en mensonge, tout en souffrant de ne pas dire la vérité à celui qu’elle aime. Un sacré fil à la patte ! François éclaboussé par le jet de l’aveux, ne va pas directement à l’acceptation des choses, on est dans une comédie, il va naturellement nager dans ses convictions. Seulement, il ne s’agit pas entre eux d’un concours de douleur et aucun des comportements de l’un et l’autre ne dispense elle ou lui de ce qu’ils se doivent. C’est bien écrit et plein d’émotion de jeu.
Noyé dans des concepts philosophiques, le spectacle amuse dans une mise en scène marquée, et c’est aussi drôle qu’inattendu, par la déchirure du quatrième mur. Demander à la société assise sur les sièges de la salle, son avis sur la situation : belle idée, belle rupture.
En seconde partie, arrive Louise, la fille du couple (Mathilde Baraux) enfant adoptée – et pour cause, enceinte comme il se doit et fiancée à Julien (Steve Riccard) le pire ennemi de son père en politique. Une relance du récit qui va bousculer les choses ; Louise désirant retrouver légitimement ses parents biologiques. Un classique effet d’écriture théâtrale boulevardier, où les choses sont poussées un peu plus loin, mais sans grand changement au thème principal.
Tout réside dans l’épilogue. Les trois dernières minutes du spectacle. Le temps est rembobiné… Case départ. L’aveux est remplacé par la poursuite du secret. La souffrance est prolongée… Ce sera après… Plus tard… Jamais. Parfois, ceux qui détiennent des secrets ont besoin du destin pour se libérer – enfin. Un moment conclusif fort.
Ils sont quatre artistes généreux qui offrent un divertissement truffé d’intelligence.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Drôle de genre, de Jade-Rose Parker, à la Scène Caecilia, du 13 au 22 février 2026.
Mise en scène : Antony Mettler
Avec Antony Mettler, Maria Mettral, Mathilde Baraux, Steve Riccard
https://scenecaecilia.ch/drole-de-genre
Photos : ©Edouard Curchod
