Les réverbères : arts vivants

Une lettre qui touche au cœur

Une adresse directe à celui qui a tyrannisé la Roumanie, un humour acerbe, une histoire de vie, un accompagnement carnavalesque et musical : tels sont les ingrédients de Lettre à mon dictateur, d’Eugène, brillamment mise en scène au Poche par Geneviève Pasquier, et excellement interprété par un immense Vincent Babel, et le Pierre Omer’s Swing Revue. 

Eugène, alors Eugen, arrive en Suisse, à Lausanne, alors qu’il n’a que 5 ans. La cause ? sa famille a fui le régime tyrannique de Ceauşescu. À 49 ans, comme d’autres avant lui, il décide d’écrire une lettre au dictateur désormais décédé. Il y déballe ses souvenirs en lien avec lui : les portraits placardés partout dans les rues de Bucarest, les promesses non-tenues du communisme, son arrivée en Suisse, l’école dans son pays d’accueil, le permis B puis, enfin, la nationalité après avoir longtemps été apatride, ses voyages, le retour au pays, la chute du régime… Au fil de l’écriture, il prend conscience que son lien avec le dictateur est bien plus fort que ce qu’il imaginait, avec une forme de dette insoupçonnée qu’il finit par découvrir. Dans un texte vivant et étonnamment plein d’humour, Eugène raconte tous les paradoxes qui ont jalonné sa vie. 

Mise en scène festive pour un spectacle joyeux 

Quand Martine Corbat, directrice du Poche, confie le projet à Geneviève Pasquier, elle lui impose quatre lignes directrices : le texte d’Eugène, la présence du Pierre Omer’s Swing Revue, une dimension carnavalesque et la « salle à-plat ». C’est un sacré défi qui se présente pour la metteuse en scène, mais qui fait finalement totalement sens. Commençons donc par le commencement, à savoir le texte. On pourrait, au vu du propos, s’attendre à des mots durs, dans une lettre ouverte à un tyran. Il n’en est rien ! Malgré les horreurs évoquées, l’écriture d’Eugène est pleine d’humour et d’énergie. On se surprend à rire, et de bon cœur, notamment lorsqu’il fait face aux douaniers suisse-allemands, ou qu’il ne comprend rien à la leçon de géographie suisse, comme tous ses camarades aux origines si variées. Ce qui surprend le plus, c’est sans doute le tutoiement : Eugène s’adresse à Ceauşescu en l’appelant par son prénom, Nicolae, et le tutoie. Cela crée une forme de proximité, voire de connivence entre eux, comme s’il s’adressait à un complice, ou à un vieux pote. Il y a bien sûr beaucoup d’ironie là-dedans, et une volonté de ne pas se placer dans une relation hiérarchique et asymétrique. Car, il faut bien le dire : Eugène hait Nicolae. Pour autant, il ne déverse pas sa haine, racontant l’histoire de son point de vue, avec toute la joie qui le caractérise. La force du texte tient aussi beaucoup à l’immense performance de Vincent Babel et sa forme de bonhomie et de légèreté, lui qui arbore constamment, ou presque, un large sourire, danse, chante, reste toujours en mouvement… 

Cette énergie est aussi caractérisée par le deuxième élément imposé : la présence du Pierre Omer’s Swing Revue. Il ne s’agit pas d’un simple accompagnement musical, mais bien d’un véritable rôle dans le spectacle. La musique soutient la narration, donne une couleur au ton employé, dialoguant véritablement avec les propos d’Eugène. Les musicien-nes créent aussi certains bruitages en live, pour appuyer le propos, et incarnent certains personnages annexes, tels les douaniers, les amis d’Eugène durant son voyage, ou encore les personnages importants du procès, bien que les voix, dans ce cas-là, demeurent toutes portées par Vincent Babel. Leur arrivée, masquée, à également de quoi surprendre, mais nous y reviendrons en parlant de la dimension carnavalesque. Ce qu’on retient, c’est surtout que la musique demeure indissociable du récit : elle contribue au côté joyeux et à l’humour omniprésent, tout comme à la narration. Ce que les mots ne peuvent pas toujours dire, la musique l’exprime. 

Carnaval et proximité 

Les coiffes portées par les musicien-nes à leur arrivée – imaginées par Katrine Zingg – évoquent le carnaval, tout comme le fond de la scène, où ils et elle prennent place, sur ce qui s’apparente à un char de parade. Leur arrivée, après quelques lignes de la lettre, s’avère particulièrement festive, renforcée par les percussions et les langues de belle-mère qui résonnent. Il faut dire que la Roumanie a une longue tradition de carnaval ; la musique, sur des airs jazzy, en est bien sûr influencée. Mais revenons-en aux masques : ils sont utilisés durant le procès, pour représenter les différents protagonistes (avocat, procureur, jury…), comme pour montrer quelque chose de grotesque. N’oublions par les deux énormes têtes – celles de Nicolae et de son épouse – qui tombent du plafond comme autant de boules de démolition, symboles de tout ce qu’ils ont fait subir au pays. En choisissant de les représenter dans des proportions totalement exagérées, Cécile Revaz les figure tels des monstres, auxquels on peinerait à croire, tant leurs actes paraissent inimaginables… 

Enfin, il nous faut évoquer la scénographie. Il peut paraître étonnant de n’en parler que maintenant, car c’est véritablement le premier élément qu’on remarque en entrant dans la salle. Toutefois, cela nécessite un certain temps pour en comprendre tous les enjeux. Irina De Faveri s’est d’ailleurs surpassée en l’imaginant, à partir d’un espace en version plain-pied. Ce choix crée d’abord une certaine proximité avec le public, en nivelant l’écart entre scène et gradins, un peu à la manière du tutoiement d’Eugène envers Nicolae. Cela permet également d’entrer pleinement dans l’intimité de cette lettre, finalement très personnelle. Ce qu’on voit surtout, sur cette scène, c’est le quadrillage qui la divise, rappelant un jeu d’échecs. Les tabourets, régulièrement déplacés, font évidemment penser aux pions que sont toutes les personnes sous le joug du dictateur. On y voit aussi une métaphore du propos de la pièce, où chacun, que ce soit Eugène ou Nicolae, avance ses pions petit à petit. Mais, malgré tout, Nicolae a toujours un coup d’avance, avec ce coup de théâtre final qui nous est dévoilé. Et le dernier mot d’Eugène, couché sur le papier, celui qui ne sera jamais prononcé, résonne de manière surprenante pour conclure ce magnifique spectacle. 

Fabien Imhof 

Infos pratiques : 

Lettre à mon dictateur, d’Eugène, au Poche, du 5 au 15 février 2026. 

Mise en scène : Geneviève Pasquier 

Avec Vincent Babel et le Pierre Omer’s Swing Revue 

https://lepoche.ch/spectacle/lettre-a-mon-dictateur 

Photos : ©Carole Parodi 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *