Les réverbères : arts vivants

ZIGZAG, « c’est vraiment la fête »

Constatant les faibles possibilités d’accès à la culture pour les enfants dans le district de l’Ouest lausannois, Anne-Lise Prudat a monté le projet ZIGZAG, visant à amener le théâtre aux familles de la région. À l’occasion des 10 ans du projet, nous avons rencontré Raphaëlle Renken, directrice, qui nous en a raconté la genèse et les enjeux actuels.

Au départ de ZIGZAG, il y a donc Anne-Lise Prudat, femme de théâtre, établie à Bussigny et mère de trois enfants, et qui a souhaité entrer en action pour créer un pôle de théâtre dans l’Ouest lausannois. Pour ce faire, il a fallu convaincre les autorités, montrer, argumenter. Au cœur du projet, le souhait est donc de s’inscrire dans des lieux déjà connus de la population, sans créer un nouvel endroit pour être proche des populations et lever les freins à la fréquentation culturelle. Le mot d’ordre : être léger à tous les niveaux, qu’il s’agisse d’écologie, de densification, et dans un souci d’économie également. ZIGZAG s’inscrit donc comme une saison en itinérance, à la manière d’un festival qui se déroulerait sur une saison entière. Il a donc été nécessaire de travailler avec les communes, trouver des salles à disposition, aller vers les gens… En reprenant la direction voici 2 ans, Raphaëlle Renken s’inscrit directement dans la suite de ce projet, avec cette envie d’ouvrir l’accessibilité aux lieux culturels, pour les désenclaver. Elle met en avant la mixité sociale, avec ce partage entre différentes populations qui se côtoient autour d’un point commun : l’envie d’aller voir des spectacles et le fait d’avoir des enfants. La directrice fait pourtant face à un constat difficile : le spectacle vivant coûte. Or, pour que l’accessibilité financière ne soit pas un frein, les tarifs d’entrée sont maintenus bas, soit 12CHF pour une entrée. Il a donc fallu renforcer la recherche de fond fonds auprès de structures qui croient dans le projet et ont accepté de soutenir ZIGZAG.

©Vicente A. Jimenez

Accueillir les familles

Les familles étant au cœur du projet, on soigne leur accueil, en proposant à chaque fois, autour du spectacle, une collation et la possibilité pour les enfants de créer des choses en compagnie de différent-es intervenant-es, et la population est attachée au fait de se sentir bien lors de ces rendez-vous. Raphaëlle Renken le clame alors haut et fort, son objectif est à la fois simple et ambitieux : que chaque enfant de l’Ouest lausannois ait vu au moins un spectacle dans sa vie. L’art est fondamental et transformateur. C’est là tout le pouvoir et le potentiel du théâtre. Elle souhaite donc faire en sorte que la rencontre entre les enfants et cet art ait lieu, puis que la magie opère. Le gros travail pour y parvenir est le lien avec les écoles, le moyen le plus démocratique de toucher tous les enfants. ZIGZAG tisse ainsi le lien avec les établissements scolaires de la région, pour parler des spectacles et faire en sorte que, chaque année, toute une volée assiste à une représentation, afin de se familiariser avec le théâtre.

Des défis importants

Raphaëlle Renken évoque les populations présentant de grands écarts entre elles, avec certaines communes privilégiées économiquement, et d’autres avec une population plus mixte, dont des situations de vulnérabilité sociale et économique. La question est donc la suivante : comment faire en sorte que toutes les populations sans distinction aient la possibilité de venir au théâtre? Le choix se fait de collaborer avec des associations, pour toucher les populations non captives et les sensibiliser. Raphaëlle Renken évoque ainsi l’offre petit :pas, qui accompagne des familles en situation de vulnérabilité sociale, avec des enfants de 0 à 4 ans. Ensemble, les deux structures ont créé le programme « Au théâtre pas à pas ». Chaque mois, ZIGZAG et petits:pas convient les familles à des ateliers artistiques menés par des artistes invité.es et mettent en place un dispositif d’accompagnement au spectacle.

L’objectif est de réveiller leur sens artistique et le plaisir qui en découle, pour faire le lien ensuite avec le théâtre et les préparer à l’univers du spectacle, dont les codes et l’univers leur sont bien souvent inconnus. La directrice évoque des témoignages exceptionnels, avec des femmes qui disent « ne pas avoir ri depuis des mois », ou ne pas avoir eu d’activités en famille depuis longtemps. On en revient à la puissance de l’art : réunir les familles, provoquer le rire, décharger du poids du quotidien. Les parents constatent également les progrès spectaculaires de leurs enfants et relèvent le plaisir d’être une famille « comme les autres ».

©Lucas Klotz

Pour pouvoir parler à beaucoup de familles allophones, les spectacles proposés sont, pour une grande part, sans paroles. Sensible à la question écologique, le matériel d’accueil est amené dans les salles en transports publiques avec une charrette. Le but est également de faire avancer le professionnalisme, en collaborant aussi avec des entreprises techniques, pour amener la culture partout. Les prochains défis de ZIGZAG, outre ceux déjà évoqués, sont aussi de prendre part au mouvement actuel en direction des tout-petits pour promouvoir l’éveil artistique et culturel des 0-4 ans, et en les familiarisant à fréquenter différentes formes artistiques. ZIGZAG va ainsi collaborer avec huit structures d’accueil de jour, sur trois communes, ainsi qu’Art’mini en Valais, qui est spécialisé dans les formes artistiques pour la petite enfance. Raphaëlle Renken insiste d’ailleurs sur cette dimension de collaboration, sans laquelle le projet de ZIGZAG ne pourrait pas vivre. La force des autres est bénéfique et nourrit énormément la cause Chaque spectacle s’accompagne par exemple d’une collaboration avec une bibliothèque locale, qui joue un rôle central en étant déjà un lieu connu des familles. Cette saison, ZIGZAG a également monté une nouvelle collaboration avec La Limonade littéraire qui est investie de la même mission: apporter l’art là où les institutions culturelles ne sont pas.

Aller auprès du jeune public

Après avoir évoqué toutes ces dimensions du projet, Raphaëlle Renken nous parle de son parcours et de la manière dont elle s’est frottée à la création pour le jeune public. Ayant travaillé à RESO Zurich notamment pour développer l’art chorégraphique jeune public, elle a pu interroger des directions de théâtre (Petit Théâtre de Lausanne, TMG, La Gare à Monthey, ou encore Tanzhaus) pour lancer le projet. En se frottant à cela, elle a constaté une disparité entre les régions : en Suisse alémanique, la création jeune public est valorisée, elle est riche d’une longue tradition. Elle essaie d’amener cette richesse en Suisse romande au-delà des barrières linguistiques, en proposant également au moins un ou deux spectacles non-romands par année, pour briser le Röstigraben. Dans ce cas, ZIGZAG a notamment programmé la compagnie bernoise Engel&Maogorrian en première romande avec une aide à la traduction de Pro Helvetia, et toutes les adaptations que cela implique, sur le rythme, la langue et certaines blagues. La traduction impacte dès lors tout le spectacle. Cette création a été présentée dans le cadre de La Course d’école, un événement réservé aux programmateurices de la francophonie orchestré par les principaux théâtres jeune public de la Suisse romande (Am Stram Gram, le TMG, la Gare et le Petit Théâtre). Cette année, ZIGZAG programmera à cette occasion une création du Teatro Pan, Les Lavandières de nuages. Ce sera également une première romande pour cette compagnie tessinoise essentiellement active sur l’Italie.

©Kyrhian Balmelli

État des lieux après 10 ans

La fondatrice de ZIGZAG ayant quitté ses fonctions avec huit ans de bons et loyaux services, en ayant œuvré surtout par passion, Raphaëlle Renken fait désormais le bilan après deux ans de direction. Elle évoque le cap important des dix ans, avec cette conviction d’une mission profonde qu’elle souhaite faire perdurer. Le projet est né d’une nécessité démontrée, et doit continuer. Il fédère, les communes ont doublé leurs subventions, démontrant le soutien des autorités. Avec ce cap passé, on passe d’une phase de construction à celle de consolidation, pour voir l’avenir avec confiance et continuer à développer ce beau projet, à la fois culturel et facilitateur de liens sociaux. Longue vie à ZIGZAG !

Fabien Imhof

La programmation complète et les détails de chaque spectacle sont à retrouver sur le site du projet ZIGZAG.

Photos : ©Lucas Klotz (10 ans de ZIGZAG), ©Vicente A. Jimenez (Mon père brûlait des pierres), et ©Kyrhian Balmelli (Les Lavandières de nuages)

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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