Les réverbères : arts vivants

Antigone à Kaboul

Le Théâtre de Carouge accueille jusqu’au 25 janvier Les Messagères d’après Antigone de Sophocle, mis en scène par Jean Bellorini, le futur talentueux directeur des lieux. Cet hymne à la résistance et à la liberté est interprété par les comédiennes de l’Afghan Girls Theater Troup dans une scénographie époustouflante d’esthétique épurée.  

Spectaculaire et séculaire. Un immense bassin rempli de 10 centimètres d’eau recouvre le plateau. D’emblée, neuf femmes viennent y baigner leurs belles robes dans de gais jeux d’eau synonymes d’insouciance et de liberté. Mais bien vite la réalité les rattrape. Dans la vraie vie, elles sont afghanes. Il y a quatre ans, elles ont pris le parti d’Ismène contre Antigone. Elles n’ont pas affronté de face le tyran taliban. Elles ont fui le régime des mabouls de Kaboul pour un long exil français. En rêvant que demain la justice triomphera et qu’elles pourront retrouver leur terre. Pour tromper l’attente, elles jouent donc le drame sisyphéen de Sophocle qui, interprété par des femmes qui n’ont plus aucun droit dans leur pays, dédouble de sens, de dilemme et d’actualité.  

Mystérieux et beau. Le ballet aquatique pudique et sensuel de la troupe laisse pantois. C’est un enchantement visuel et sonore. Il y a quelque chose d’éminemment poétique dans ce chœur et ces corps chorégraphiés qui s’offrent à l’onde nocturne. D’ailleurs voilà une gigantesque lune qui descend des cintres pour asseoir le décor de la tragédie. Des reflets clairs-obscurs se reflètent le long des murs nus du théâtre. Les ombres (des morts ?) dansent aussi. La modernité de ce texte de 2500 ans nous saisit alors dans toute sa force. Combien de Créon aujourd’hui mènent notre monde à sa perte ?  Combien de droits fondamentaux bafoués ? Combien d’innocentes sacrifiées ? Et combien d’Antigone ? D’Ismène ? D’Hémon ?  


Ironique et cruel. Sur le plateau, le pouvoir est renversé. Les femmes jouent les hommes. Le tyran est ainsi campé par une petite actrice qui ne paie pas de mine et qui va se révéler d’une dureté impitoyable. Le message est clair : les monstres peuvent bien sûr s’habiller d’apparence. N’est-ce pas Marine, Nicólas, Donald, Recep, Viktor, Giorgia, Xi, Vladimir, Ueli, Kim, Ali, Benjamin, Haibatullah, … ? Puissent nos sinistres Créon d’aujourd’hui se heurter à toute la puissance des peuples révolutionnaires. 

Antique et actuel. Il convient de souligner la lisibilité de l’adaptation présentée. Il y a quelque chose de limpide dans le rythme du spectacle, son identité et la polyvalence des comédiennes. Ainsi le texte est joué en dari pour valoriser la beauté de la culture et de la langue. Et à chaque réplique, on perçoit l’enjeu vital qui permet aux actrices tant d’incarner que d’évoquer une histoire meurtrie mais pansée d’utopies. On retrouve aussi l’excellence du métier de Jean Bellorini dans son rapport à la poésie et au chœur. Certes, le ton souvent lyrique voire un peu emphatique est un parti pris théâtral critiquable mais l’essentiel est ailleurs, dans la résonance que les mots venus de l’Antiquité offrent aux Afghanes exilées. Et dans la manière dont elles réconcilient tragédie antique et mémoire contemporaine.  

Rebelle ou stratège. Au-delà du conflit entre le combat pour la dignité d’Antigone et l’arbitraire autoritariste du tyran, la pièce questionne le dilemme de Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (1). D’un côté le chevalier blanc prêt à se sacrifier pour ses valeurs. De l’autre, l’abeille humble capable de survivre aux hivers les plus sombres. Ramenées à l’Afghanistan, Antigone et Ismène incarnent les deux faces du destin des femmes dans ce pays : la révolte qui conduit à la mort ou la fuite pour témoigner et espérer. Ainsi la cavalière peut s’appeler Malalaï Kakar (2), symbole de la lutte pour les droits des femmes et assassinée par les talibans. Et les insectes ismèniens faire du théâtre une arme politique. L’air de rien, faussement compliantes, elles luttent aussi contre l’inique domination patriarcale mais d’une manière moins frontale, moins bruyante, espérant que leur intelligence collective changera au final le cours de l’histoire. On peut filer l’analogie en disant que chacun-e d’entre nous a des côtés des deux sœurs thébaines et qu’il est de toute façon complexe de choisir son camp. Malala Yousafzai (3) pour Antigone ou Renee Nicole Good4 pour toutes les Ismène résistantes anonymes.  

Admirable et indispensable. Manifeste de vie et de liberté, ce spectacle traverse la géo-politique pour nous toucher dans nos communes humanités. Cette sororité scénique faite de courage et d’espérance crie de la plus forte des manières l’urgence à défendre l’idéal démocratique dans notre monde déchiré, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par l’impunité crasse de la police de l’immigration aux Etats-Unis (ICE) ou la dérive nationaliste de l’Union des droites françaises. Pour cela il faut soutenir toutes Les Messagères, ici et ailleurs, qui font qu’un jour, pas si lointain, on jouera Antigone à Kaboul.  

Stéphane Michaud 

Infos pratiques :  

Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, au Théâtre de Carouge du 9 au 25 janvier.  

Mise en scène : Jean Bellorini  

Avec Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Marzia Jafari, Tahera Jafari et Sohila Sakhizada 

Photos : © Christophe Raynaud de Lage 

1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Éthique_de_responsabilité_et_éthique_de_conviction 

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Malalaï_Kakar  

3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Malala_Yousafzai  

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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