Les réverbères : arts vivants

Au pied de l’arbre, le tragique en solo

Une Antigone dépouillée, jouée et passée pour tous ses rôles par Françoise Boillat au bord du soir. Ce seule-en-parcs genevois transforme le mythe en épreuve intime. Sous un arbre séculaire, se noue une intrigue sans issue.

Rien d’un geste environnemental affiché : plutôt un retour aux sources, un théâtre ramené à l’os dans le froid et l’humidité nocturnes, assis-es sur des pliants et enveloppé-es dans une couverture. Au cœur des parcs genevois, l’arbre vénérable devient partenaire, témoin, presque complice d’Antigone à la nuit, adaptation de la tragédie de Sophocle signée et montée par Françoise Boillat et Guillaume Béguin. Les deux artistes dirigeront le Théâtre populaire romand dès 2026.

Conte cruel

Au tronc, l’on retrouve scotchées des photocopies plastifiées de visages antiques qui sont comme une photo d’identité des figures de la pièce Voici  notamment Antigone, sa sœur Ismène et le régent de la Cité, Créon. On y piste un bricolage low-fi assumé. Une manière de désacraliser la tragédie. Sans la trahir.

Et puis la nuit tombe, et le sol se referme autour des pas de la comédienne Françoise Boillat. Elle passe tous les rôles du casting sophocléen. Sa mise en jeu doit bien plus à l’histrionisme de conteur d’un Dario Fo qu’aux codes du stand-up.

Thèmes universels

Dans Antigone, le Chœur, composé de vieillards thébains, incarne la voix de la cité. Il soutient d’abord l’autorité de Créon comme garante de l’ordre civique, puis doute face à l’excès du pouvoir. Et rappelle la supériorité des lois divines sur les décisions humaines. Sans agir directement, il commente l’action, tente une médiation tardive et souligne l’impuissance collective à empêcher la catastrophe tragique. Or la version resserrée présentée ici ne retient que peu de la partie chorale pourtant essentielle chez Sophocle, Le mythe se déplie toutefois avec la simplicité d’un conte et la gravité d’un drame vieux de 2500 ans

La pièce renoue avec des thèmes universels : l’obéissance, la loi, le corps des morts, la loyauté familiale, la force de dire non à l’ordre social, le conflit entre loi humaine et loi divine, la place et le destin des femmes, Ismène la sœur d’Antigone étant la seule rescapée de ce mano a mano funeste et mortifère.

Un corps, des voix

Avec puissance et aisance, Françoise Boillat porte donc toutes les voix : Antigone l’insoumise, Créon le roi inflexible, Ismène la prudente, Hémon le fils déchiré, Tirésias le visionnaire. Joués par la même interprète, Antigone et Créon deviennent deux versants d’un même vertige fanatique.

Lui veut protéger la Cité, elle les morts et les dieux ; deux logiques irréconciliables, deux fièvres qui se répondent. Ce choix éclaire certains de leurs angles morts. Antigone n’est pas qu’icône de résistance : elle porte un orgueil, une dureté que la pièce ne cherche jamais à polir.

Épure

Créon retrouve une part de noblesse comme jeune chef politique qui tente d’inventer un ordre nouveau avant de s’y perdre. Les déplacements sont ici rares. Un parti-pris lié au dispositif : un arbre, un espace réduit, une comédienne qui porte tout. Le texte dense et riche. Le moindre mouvement en trop détournerait l’attention.

Le solo creuse la solitude d’Antigone, mais aussi celle de Créon. Le fait que tout passe par un seul corps enferme les personnages dans une sorte de prison intime. Il n’y a personne vers qui se tourner, personne qui puisse réellement leur répondre,même si les voix s’entrechoquent.

Tragédie intime

Chez la comédienne, les métamorphoses pour passer d’un rôle à l’autre se jouent à presque rien : un souffle, un bout de geste, une tension du torse. Sous la frondaison, chaque voix naît du même souffle, comme si la tragédie se passait à l’intérieur d’un seul être.

La musique d’elie zoé remplace pour partie le chœur antique par une vibration intime. On entend moins la cité ; on entend davantage l’humain. Le moment où surgit Tirésias est l’un des plus poignants une parole que nous n’écoutons plus, et c’est exactement ce qu’on ressent : une sagesse blessée, presque trop claire.

Le devin que les pères restent sourds aux avertissements de leurs enfants, que la haine engendre la haine, que les morts qu’on n’honore pas empoisonnent les vivants. Ces mots, dans la bouche de Françoise Boillat, semblent traverser l’air du soir comme une lame lente. Impossible de ne pas penser aux brutalités du monde actuel ; la pièce ne force rien, mais tout résonne. Rien de plus pertinent à l’ère des massacres sous la lune qui ensanglantent la planète. De la terre ukrainienne aux ravages de Gaza.

Ordre ou vérité

Un geste simple renforce ce lien avec notre présent : au cours du spectacle, le plus jeune homme du public est invité à incarner silencieusement Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone. Il fait face à l’intransigeance paternelle. Après la mort d’Antigone, il se donne la mort à son tour, marquant par son suicide l’échec du dialogue et la destruction de la famille royale.. La jeunesse, fragile mais tenace, se tient là, au centre du conflit sans pouvoir le résoudre. Dans cette version dépouillée, la tragédie n’est plus un monument mais un test.

Elle scrute la zone trouble en nous : obéir ou résister, protéger la paix ou réclamer justice, préférer l’ordre ou la vérité. Sous la nuit, Antigone n’est plus un mythe figé : elle est une flamme qu’on nous passe dans les mains. Quitte à brûler toute tempérance et à avancer avec le masque d’une nuit aussi sacrificielle que nihiliste. Au nom de la désobéissance civile.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Antigone à la nuit, spectacle joué dans des communes genevoises, avec Les Scènes du Grütli,. jusqu’au 19 avril 2026. Prochaine représentation le 18 janvier 2026 aux Maisons Mainou à Vandœuvres.

Mise en scène : Françoise Boillat et Guillaume Béguin

Avec Françoise Boillat

https://grutli.ch/spectacle/antigone-a-la-nuit-janvier

Photos : ©Magali Dougados

Photo (la dernière en bas): ©Guillaume Perret

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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