Au royaume des ombres, la lumière est reine ! (et inversement)
Tandis que le soleil printanier frémit, chassant le froid ombreux de l’hiver, le Théâtre des Marionnettes de Genève accueille du 4 au 15 mars une pièce pour le jeune public (dès 4 ans). Bijou d’inventivité, L’Ombre des choses nous transporte dans un univers magique – où ombres et lumières tintinnabulent ensemble…
En cet après-midi de première, le TMG bouillonne comme une bouilloire sur le feu. Ça court, ça rigole, ça s’agite – des petiots et petiotes en pagaille, qui suivent parents, grands-parents ou accompagnateur/trices de crèche. Ici, on tend les bras pour attraper un réhausseur de siège. Là, on trépigne d’impatience. « Quand est-ce que ça commence ?! » Bientôt, bientôt, encore un peu de patience.
Et puis, effectivement, ça commence.
Conte d’amitié pour tasse de thé
Ça, c’est une histoire toute simple… une histoire d’amitié et de jeu, qui commence par les sourires des deux complices du TANGRAM Kollektiv, Sarah Chaudon et Clara Palau y Herrero. « Vous savez, quand les ombres sont là, la lumière finit toujours par revenir » rassurent-elles. Derrière elles, trois grands panneaux blancs, plus hauts qu’une silhouette humaine. Posé sur une table, un intriguant paysage en papier découpé – tout blanc, lui aussi. Depuis les siègles, on ne distingue pas les détails, ce que ne manque pas de relever une fillette observatrice. « Pas t’inquiétude », lui répond une accompagnatrice. « Tout sera beaucoup plus grand grâce aux ombres, tu verras. »
C’est alors que la lumière s’éteint, laissant la place à quelques notes de musique féérique, façon boîte à musique. Une lampe de poche… et le paysage blanc devient ombre sur les toiles. Nous voilà plongé-es dans une drôle de poya, si typique à la culture helvétique – qui tient davantage de la fête foraine que de la montée à l’alpage. À mesure que la lampe de poche se déplace, on aperçoit des fleurs, un chapiteau, des silhouettes (minuscules en découpage, immenses sur les panneaux !), mille et un détails. On entre toujours plus profondément dans ce monde d’ombres, comme on pénétrerait dans un décor entre Tim Burton et Alice au Pays des merveilles (l’un n’excluant pas l’autre).
Enfin, tout au fond du paysage découpé, apparaît une maisonnette. Elle n’est pas en pain d’épices (quoique)… mais à l’intérieur, il y a une table, une lampe de bureau, une bouilloire, deux tasses. Et deux amies qui prennent le thé.

Jeux de doubles et jeux d’échelles
Ce qui fait la magie et l’originalité de L’Ombre des choses, c’est sa manière d’aborder le théâtre d’ombres. Née au cœur des ombres projetées sur les écrans blancs, la scène inaugurale (deux amies buvant une tasse de thé) devient soudain réelle lorsque les deux comédiennes-marionnettistes posent sur leur propre table une lampe, une bouilloire, deux tasses – et s’installent dans la même position que les ombres. Tout est affaire d’échelles, de doubles, ce qui brouille les limites entre ombre et lumière, projection et réalité.
Tantôt, les ombres imposent leur rythme aux comédiennes qui les suivent (comme dans la reconstitution de la scène du thé) ; tantôt, ce sont les comédiennes qui donnent le « la » aux ombres (parfois littéralement, en s’accompagnant d’un piano minuscule aux sonorités proches du célesta). Ce va-et-vient s’avère particulièrement sensible lors des interventions du petit bonhomme de l’ampoule, une marionnette élastique en forme de silhouette humaine, qui vit dans la lampe de bureau. Toute sombre, elle est la matérialisation tangible des ombres qui prennent soudain corps, rappelant le conte enfantin du bonhomme qui vit dans la lune. Animé par les comédiennes, il commence timidement à explorer son environnement… avant de gagner en assurance à grandes enjambées élastiques, sous les rires du jeune public.
Ainsi, il arrive que les deux mondes (ombre et lumière) entrent en décalage, dans un pas-de-deux tenant à la fois du jeu poétique et de la course-poursuite hilarante. On se rappelle le Peter Pan de J.M. Barrie – au moment où le héros, qui a perdu son ombre, se met à la chercher dans la nurserie de maison de Wendy, John et Michael (une scène que les studios Disney, en 1953, ont si bien adaptée). Dans L’Ombre des choses, l’ombre n’en fait qu’à sa tête – surtout lorsqu’une des comédiennes passe derrière les écrans pour l’incarner. Sa silhouette, projetée grâce à des lampes disposées en arrière de plateau, épouse d’abord les mouvements et déplacements de sa compagne… puis revendique sa liberté ! L’ombre n’en fait désormais qu’à sa tête, déplaçant les objets, jouant avec les postures, jusqu’à traverser la frontière des écrans blancs pour se retrouver face à face à la comédienne.
Suspendre le quotidien
Avec douceur et légèreté, L’Ombre des choses explore de manière ludique les différentes possibilités des ombres, autant que de la lumière. Des objets du quotidien, peu de texte, quelques phrases à peine chuchotées, des onomatopées chantonnées – et pourtant, tout est aussi limpide que peut l’être un conte de fée, quand on accepte de laisser son incrédulité au placard. Au gré des tableaux, c’est à une véritable suspension du quotidien qu’on assiste : une cuillère à thé devient poisson, une boule de lumière grandit comme une bulle de savon… avant de se faire gober par une comédienne et de naviguer sous son crâne (sans doute l’une des plus jolies scénettes !).
Qu’on ait 4 ans, 44 ans ou 84 ans, on glisse avec délice dans la magie du spectacle – pour apprivoiser la magie des ombres qui n’ont jamais été aussi poétiques ! À voir sans hésiter.
Magali Bossi
Infos pratiques :
L’Ombre des choses, par le TANGRAM Kollektiv, du 4 au 15 mars 2026 au Théâtre des Marionnettes de Genève.
Conception et jeu : Sarah Chaudon et Clara Palau y Herrero
Régie : Tobias Tönjes
https://www.marionnettes.ch/spectacle/lombre-des-choses
Photos : © Florian Feisel
