Les réverbères : arts vivants

Aussi loin que tu pisses, la dernière goutte est toujours entre tes jambes

La julienne accueille une création intéressante autour de la figure du révolutionnaire Thomas Sankara et des répercussions de sa mort sur la quête identitaire d’une jeune femme burkinabè qui a grandi en Suisse. Original dans sa forme, pédagogique sur le fond, remarquable pour le jeu, Des milliers de Sankara mêle grande et petites histoires pour dire et redire qu’il faut toujours contrebalancer le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté[1].

1987 : Ouagadougou. Thomas Sankara et douze de ses compagnons sont assassinés. Un rêve meurt. Son « ami » Blaise Campaoré prend le pouvoir. Cette année-là naît Aminata. Elle et sa mère partiront vivre en Suisse. À noter, dès l’entame du spectacle, la justesse de ton et d’expression de la jeune Joséphine Thiocone qui incarne son rôle avec fougue et intensité.

2014 : Genève. La mère d’Aminata meurt. Campaoré est renversé. Bien que chérie par son père adoptif – quel plaisir de retrouver Laurent Sandoz, magnifique de douceur et d’abnégation – Aminata ressent le besoin d’aller au Burkina Faso à la recherche de ses origines. S’ensuit alors une (en)quête sur son géniteur au moment même de l’insurrection populaire.

À partir d’un texte bien construit, l’auteur et metteur en scène Alexis Bertin nous plonge dans l’ambiance burkinabè avec un astucieux dispositif scénique fait de trois fois rien et soutenu de belle manière par les doubles lumières de Claire Firmann – chatoyantes pour le passé et sous néons pour le présent – ainsi que la bande-son très judicieuse de Benjamin Vicq. Les spectateur/trices sont installé-es comme au cirque (de la vie ?), sur des chaises en plastique, et le rond central est recouvert de copeaux de bois découvrant une date : 1987. Quant aux murs de la salle, ils indiquent 2014. C’est agréable, original et clair.

Les acteur/trices prennent alors tout l’espace pour jouer, se baladant dans les travées, s’asseyant dans le public et se changeant à vue derrière les chaises. Cette liberté de jeu crée une dynamique de mise en scène bienvenue relevant une dramaturgie parfois un peu trop sage. En effet, si le texte est clair dans son intention, il a peut-être le défaut de ses qualités, à savoir d’être plus dans la maitrise genevoise que dans la créativité débridée ouagalaise. On se demande même si Alexis Bertin ne s’est pas taillé un rôle sur mesure en interprétant un médecin suisse bien sérieux aux allures de missionnaire d’antan…

Trêve de taquinerie, il convient aussi de relever la palette de jeu de l’autre actrice du spectacle, Safourata Kaboré, qui passe d’un rôle et d’une époque à l’autre, avec un métier exemplaire. On l’adore en vieille Mama aveugle de 2014. Et elle nous émeut en femme du peuple et balayeuse de 1987, témoin de la tristesse de la veuve de Sankara et rempart contre un drôle de voleur qui rôde autour (l’étonnant Urbain Guigemdé).

À travers le souvenir du grand révolutionnaire burkinabè, le spectacle aborde ainsi une kyrielle de dyades thématiques existentielles : la fidélité et la trahison, la dignité et l’indigence, la liberté et la prison, le passé et le présent, l’Europe et l’Afrique, l’intégrité et l’argent, les droits fondamentaux… Au risque de mal étreindre à trop vouloir embrasser, l’essentiel est contenu dans le titre du spectacle : si Thomas Sankara est mort prématurément, ses idées sont restées ; principalement celle qui dit qu’il y a toujours une alternative face au pire et que chaque être humain peut trouver au fond de soi le héros qui sommeille. C’est en cela que nous sommes des milliers de Sankara et qu’il faudrait urgemment en avoir conscience, prendre notre courage à deux mains et nous fédérer pour renverser les autocrates « campaoréens » en place ici et là. Cette morale n’est pas neuve (repensons au discours de la Servitude volontaire de la Boétie qui date quand même du XVIe siècle…) mais cette piqûre de rappel est importante aujourd’hui en 2026 alors que nos démocraties sont à un point de bascule très inquiétant.

Car l’héritage de Thomas Sankara est là : la démocratie peut (ré)-émerger des plus sombres desseins réactionnaires, la justice sociale peut exister de manière concrète à travers la participation citoyenne, le respect de la nature, l’égalité pour touxtes, l’accès inconditionnel à la santé, à l’éducation et à la culture… Et ne pas oublier que, hier comme aujourd’hui, les prédateurs masculinistes vont aux toilettes comme nous et, comme il est dit plusieurs fois dans le texte, « qu’aussi loin qu’ils pissent, la dernière goutte est toujours entre leurs jambes ». En cela et pour bien d’autres choses, Thomas Sankara était un visionnaire qui peut nous inspirer aujourd’hui. Puissent des milliers de jeunes aller voir ce spectacle et mettre en place des révolutions qui nous sauveront du désastre programmé.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Des milliers de Sankara, de et avec Alexis Bertin à la Julienne à Plan-les-Ouates, du 6 au 15 mars 2026.

Mise en scène : Alexis Bertin

Avec Alexis Bertin, Urbain Guiguemdé, Safourata Kaboré, Laurent Sandoz et Joséphine Thiocone

https://www.saisonculturelleplo.ch/des-milliers-de-sankara

Photos : © Emmanuelle Nemoz

[1] Adaptation d’une citation du philosophe italien Antonio Gramsci.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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