Big monkey is watching you
Nominé aux Molières 2024, Vidéo Club est un spectacle génial servi par Camille Figuereo et Frédéric Landenberg au sommet de leur art. L’Alchimic accueille cette comédie jubilatoire mise en scène par Julien George qui réussit la quadrature du cercle : nous faire mourir de rire et nous émouvoir des travers du mariage et de toutes ces petites omissions que personne n’aimerait savoir captées…
Le pitch : un couple marié depuis un quart de siècle se rend compte que la cuisine de son appartement est filmée à son insu depuis des mois. Mari et femme découvrent alors que l’autre n’est pas tout à fait celle et celui qu’on pensait : mensonges, vols, drogues, tromperies… De révélations en règlements de compte, la situation dégénère. Qui aurait intérêt à cela ? Un étranger mal intentionné ou quelqu’un de (très) proche qui leur veut du bien ?
La pièce peut se lire comme une allégorie de notre monde où nous sommes constamment surveillé-es, contrôlé-es et filmé-es à tous les coins de rue. Que se passerait-il si nous n’avions plus aucun jardin secret ? Si le moindre de nos faits et gestes pouvait se retrouver sur la place publique ? Et si nos proches savaient tout ce que nous faisons en recevant des vidéos de notre intimité ?
Au point de bascule de nos démocraties, dans cette période qui fait la part belle aux autocrates prédateurs qui réduisent les libertés fondamentales à tour de bras, le propos a des relents orwelliens. La mise en scène n’insiste jamais frontalement sur cette dimension politique mais votre serviteur ne peut s’empêcher d’extrapoler. En effet, de 1984 à 2026, presque un demi-siècle de développements technologiques a servi un vaste projet de contrôle citoyen porté par la folie de quelques néo-réactionnaires qu’on pourrait croire sortis tout droit d’un film hollywoodien du XXe siècle… mais c’est pourtant notre triste réalité anxiogène. Alors puisqu’il vaut mieux en rire en attendant d’en mourir (…), quoi de mieux qu’une comédie grinçante et désopilante qui prend le couple comme étalon des effets délétères du projet de maîtriser l’autre.

Et que c’est rare et précieux d’appartenir à un public riant aux éclats d’un bout à l’autre d’une histoire qui a pourtant bien plus de fond qu’un simple boulevard. Grâce à une scénographie originale et hyper-efficace, nous voici en effet dans la cuisine de Justine et Jean-Marc devant laquelle un tulle quasi-transparent permet la projection des vidéos incriminantes. Le procédé est bluffant et redoutable d’humour puisqu’on assiste en même temps au visionnement de la séquence et à la réaction des protagonistes. Imaginez-vous avec votre partenaire en train de découvrir un film où vous lui faites les poches… et ce n’est qu’un début puisque les clips vont bientôt rythmer l’enfer de la vie du couple. Mais qui les envoie et pour quelle obscure raison ? Veut-on détruire ces deux-là ou leur permettre une introspection certes douloureuse mais propice à remettre les pendules de l’amour à l’heure ?
Pour servir la mécanique hyper exigeante de ce texte aux dialogues tranchants et ciselés, il fallait trouver les perles rares. Julien George a eu le nez fin. Camille Figuereo et Frédéric Landenberg sont juste excellent-es, que ce soit d’abord dans la posture consensuelle du vieux couple désabusé qui ne fait pas de vagues puis, lorsqu’acculé-es, iels lâchent leur fiel si longtemps contenu à la tête de l’autre… qui n’en revient bien sûr pas. Ou comment transformer les petites mesquineries du quotidien en situations comiques tout en donnant matière à réfléchir sur la vie à deux. Entre énergie de jeu et finesse d’esprit, on est très vite séduit-es par leurs arrangements avec la vérité et leur capacité drôlissime à être de mauvaise foi pour masquer les médiocrités de nos humanités paradoxales.

Le spectacle entre dans une dimension surréaliste lorsqu’on se rend compte que c’est un gorille qui se filme dans la cuisine du couple… en laissant des indices écrits en allemand. L’absurde de la présence de ce nouveau personnage simiesque hante Jean-Marc au point qu’il pense le rencontrer pour de vrai dans un duel hilarant où il lui demande de rester calme dans la langue de Goethe (…) Face à l’incongruité de la situation, là où certaines critiques n’y voient qu’un simple ressort comique, le public peut (ou non) se livrer à une recherche d’interprétation de la présence du grand singe, figure de l’irrationnel. Ainsi votre serviteur – toujours lui – a son hypothèse : sous les poils se cache Justine qui provoque son mari pour donner un nouvel élan au couple encrassé dans la routine et les compromissions avec l’honnêteté qu’iels doivent à leur histoire d’amour. Jean-Marc voit alors dans le gorille la part animale de ses pulsions, renforçant ainsi sa culpabilité de tromper sa femme. Tout cela provoquant un inventaire bienvenu des secrets empestant sous le tapis du quotidien relationnel. Et, à partir de là, les vieux amants vont trouver une nouvelle jeunesse et se remettre à danser sur le génial Modern love de David Bowie…
Ayant ainsi avoué leur vulnérabilité réceptive, le couple a su sublimer la beauté des cicatrices pour s’aimer comme iels sont, y compris avec leurs défauts. C’est fort, c’est beau, c’est doux. Espérons que cela puisse être aussi un peu nous. Et cela conduit à une magnifique scène finale qui nous transperce par la force de sa tendresse… mais ne spolions pas tout car, vous l’avez compris, il ne faut surtout pas manquer ce spectacle salutaire qui renforce les zygomatiques… et une croyance que l’amour, le vrai, le complexe, si fragile et si fort, peut durer et se bonifier avec le temps.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Vidéo Club, de Sébastien Thiéry, au Théâtre Alchimic du 16 janvier au 5 février 2026.
Mise en scène : Julien George
Avec Camille Figuereo, Frédéric Landenberg et Pauloine Lebet
Scénographie et films : Sam et Fred Guillaume
Lumière et dispositif vidéo : Gaël Chapuis
https://alchimic.ch/video-club/
Photos : © Carole Parodi

