Les réverbères : arts vivants

Cadeau : se taire et écouter la nature

Trois soirs durant, un drôle de trio nous offre un Cadeau sur les planches du Loup. En nous emmenant dans une étrange forêt, la Compagnie Surprise-Lumière nous invite à écouter le monde pour le réenchanter.

Trois ami·e·s se promènent en forêt. Soudain, Paul (Paul Courlet) aperçoit un petit marcassin. Quand il s’approche de lui, ce dernier l’invite à le suivre dans un passage ressemblant à une petite grotte. « C’est tout mignon ! » dit-il à Juliette (Juliette Vernerey) et Maky (Maky Grochain). Lorsque les trois comparses s’y rendent, ils semblent évoluer dans un autre univers. S’agit-il d’un autre monde, façon Alice au pays des merveilles ? Sont-ils morts, comme pourraient le sous-entendre les informations diffusées à la radio ? Sont-ils entrés dans un trip psychédélique ? Participent-ils à une expérience sociale sans être au courant ? Les interprétations sont variées, et rien ne nous est dit clairement. Quelque chose s’est passé, en tout cas, et leur rapport au monde va considérablement changer…

Un dispositif sonore bien pensé

La scène du Théâtre du Loup est nue, sans décor. On retrouvera, au fil du spectacle, quelques accessoires, comme un sac à dos, une radio ou un feu de camp, mais rien de plus. C’est sans doute ce qui surprend et marque le plus dans Cadeau : les sons, y compris les répliques des protagonistes, ont été préalablement enregistrés et sont diffusés sur le plateau. Les trois comédien·ne·s contentent de bouger les lèvres en même temps et d’accompagner avec les bons gestes ce qui se dit. Ce choix crée avant tout une dimension comique, par l’effet de surprise et le décalage assez absurde que cela amène. Mais ce n’est pas tout : le décor prend forme grâce à l’imaginaire suggéré par les sons, notamment ceux de la forêt, qui semblent provenir d’un peu partout dans la salle. On se retrouve alors en immersion.

Et ce choix fort de mise en scène raconte sans doute encore tout autre chose : le fait que les chansons soient interprétées en live, s’agissant alors du seul son sortant véritablement de la bouche des trois acteur·ice·s, on se dit que quelque chose de plus profond est à comprendre. Celles-ci, tirées de l’album Trigonométrie dont le spectacle s’inspire, évoquent avec subtilité un nouveau rapport à la nature, plus calme et apaisé. Et si c’était une illustration du fait qu’on a tendance à trop s’écouter, sans prêter attention à ce qui nous entoure ? Cadeau s’apparente alors à une invitation à écouter le monde autour de nous, la nature, à y prêter plus d’attention pour y voir toute sa beauté et le réenchanter, comme nous le confiait Paul Courlet dans l’interview d’avant spectacle. Non pas qu’il ne soit plus enchanté. Disons simplement que nous peinons à prendre le temps de le voir. Et ceci correspond d’ailleurs bien à l’évolution des personnages…

Se décentrer et retrouver la nature

On peut facilement s’identifier aux caractères des trois protagonistes au début de Cadeau : Paul semble n’avoir aucun code dans son rapport à la nature. Pour preuve, le fait qu’il s’approche du marcassin et hurle aux autres de le rejoindre. Ou encore le fait qu’il jette sa gourde à l’animal qui semble avoir soif… Quant à Maky, il semble plus intéressé par l’idée de se nourrir du marcassin – après avoir déjà englouti les sandwichs prévus pour le groupe – qu’à celle de créer un lien avec la nature. Juliette, enfin, semble blasée de tout, se demandant un peu ce qu’elle fait là. Une fois passé dans ce nouvel univers, tout change. En passant à travers différentes scènes, les protagonistes évoluent fortement. On pourrait toutefois ici reprocher au spectacle d’être quelque peu décousu dans sa narration, avec des liens pas vraiment évidents entre lesdites scènes. Mais c’est aussi l’idée de Cadeau que d’ouvrir plusieurs pistes – dont certaines ont été évoquées en début d’article – avec un côté psychédélique. De quoi, aussi, nous rappeler qu’il ne faut pas tout chercher à comprendre, ni trouver des liens partout. Vivons avant tout le moment présent, même s’il nous surprend.

On pourrait aussi parler de Cadeau comme d’un besoin de dépasser la réalité pour la retrouver. Petit à petit, les mots s’essoufflent, devenant moins nombreux, laissant les corps s’exprimer. D’ailleurs, les trois personnages semblent évoluer vers une forme de synchronicité, avec des mouvements similaires et exécutés en même temps, telle une danse. Comme s’ils prenaient le temps d’écouter la nature et ses sons, de l’observer pour se laisser guider par elle. Par-là même, ils s’y reconnectent, réfléchissent moins et paraissent surtout moins centrés sur eux-mêmes. Et si on s’en inspirait ?

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Cadeau, de Paul Courlet et la Cie Surprise-Lumière, du 18 au 20 février 2025, au Théâtre du Loup.

Mise en scène : Paul Courlet, avec la contribution de Mathilde Aubineau et Floriane Comméléran

Avec Paul Courlet, Maky Grochain et Juliette Vernerey

https://theatreduloup.ch/spectacle/cadeau/

Photos : ©Rémy Rufer (photos 1 et 2) et ©Philippe Maeder (photo 3)

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *