Ce que la guerre fait aux femmes
À l’ombre de la guerre en Ukraine et son million de morts depuis quatre ans et du génocide à Gaza (150 000 morts), Julie Deliquet adapte et met en scène La Guerre n’a pas un visage de femme de la journaliste et écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015. Neuf comédiennes et une actrice dans le rôle de l’autrice, alors trentenaire lorsqu’elle recueille, dans les années 70, Les témoignages des vétérantes de l’Armée rouge, qui disent leurs vies brisées, perdues, broyées par les tortures de la Gestapo, les déportations au Goulag et famines sous Staline, leur présent précarisé, stigmatisé. Et leur engagement au front invisibilisé. Un chœur tragique d’une sauvage oralité. Pour un choc absolu et salutaire.
Au début de l’opération Barbarossa en juin 1941, lorsque les troupes nazies déferlent sur l’Union Soviétique, commettant d’atroces crimes de guerre et contre l’humanité et pratiquant une politique de la terre brulée systématique, ces femmes ont souvent entre 15 et 20 ans. Elles sont un million et souvent dépourvues de toute formation militaire. Elles sont brancardières, tireuses d’élite, aviatrices. Des voix oubliées et invisibilisées de partisanes engagées dans l’Armée rouge racontent les vies de femmes bouleversées et ravagées par leur engagement dans la « Grande Guerre patriotique ». Déshumanisation, viols, absence d’hygiène intime, répression stalinienne, tortures, corps et psychisme fracassés, stigmatisation et haine d’ex-combattantes traitées de « trainées » par les mères et épouses restées à l’arrière.
La cuisine, espace de paroles
À l’image de ce qui se déroule aujourd’hui en Russie et en Iran, la cuisine communautaire soviétique figurée au plateau est le dernier lieu où la parole féminine peut se déployer. Fébrile, haletante, contradictoire, hésitante, tourmentée. Urgente comme dévidée au fil d’une oralité parfois chaotique. Avant d’être pour partie figée par l’écriture. Elle se dévide dans la reconstitution faite d’un assemblage de bric et broc digne d’un dépôt Emmaüs, de l’art brut. Ou plus concrètement des maisons détruites et rafistolées dans l’Ukraine d’aujourd’hui
En ligne dans un dispositif furieusement brechtien, sous une lumière étale baignant le plateau et la salle, elles ont des gestes retenus, des souvenirs lourds. Elles ne sont plus des héroïnes. Elles ne sont pas des symboles. Elles sont des corps traversés, impactés par la guerre. En adaptant le livre de Svetlana Alexievitch, Julie Deliquet ne cherche ni à illustrer ni à résumer. Elle crée un espace où la mémoire advient au présent, fragile, contradictoire, humaine. Un théâtre de l’écoute, à rebours des récits martiaux. Et dans ce chœur féminin, c’est notre époque qui affleure.

Matériau humain
Le dispositif est donc d’une simplicité trompeuse. Une kommunalka, appartement communautaire soviétique : éviers alignés, gazinières usées, linge suspendu près du plafond, meubles fatigués. Rien du front. Rien de spectaculaire. Tout est domestique. Comme si la guerre, pour surgir, devait d’abord se déposer sur la table de cuisine. Les anciennes combattantes arrivent peu à peu. Une jeune journaliste, carnet en main, circule parmi elles. « Je ne veux pas écrire un recueil de documents militaires… Je cherche un matériau humain », dit-elle d’emblée. Le programme est posé : il ne s’agira pas de stratégie, mais de sensations ; non de manœuvres, mais de mémoire.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont la guerre entre dans la vie. Pas par les cartes d’état-major, mais par une chaussure d’enfant. L’une raconte le premier jour : elle se précipite à la crèche, la ville est en ébullition, les éducatrices débordées. Elle cherche sa fille, ne l’identifie plus, et soudain, « c’est sa chaussure qui m’a permis de la reconnaître ». La guerre commence là, dans cet infime détail qui rend le monde méconnaissable. Une autre évoque la fête de la veille, les danses, l’île au lever du soleil, puis le retour : « Les gens pleuraient. Les gens criaient : la guerre. » Le basculement n’a rien d’épique. Il est brutal, incompréhensible, presque obscène.
En corps de femmes
Julie Deliquet restitue cette sidération sans pathos. Les récits se croisent, se heurtent, se prolongent. Ce ne sont pas des monologues figés, mais des paroles qui circulent. La polyphonie du livre devient chœur vivant. Quand l’une parle, les autres écoutent vraiment. L’écoute est visible, palpable. Elle est l’armature du spectacle. On assiste à la naissance d’un « présent de la remémoration » : ces femmes ne rejouent pas le passé, elles le traversent à nouveau.
Très vite, la question du corps surgit. Un corps féminin que l’armée n’avait pas prévu. « Nous déchirions nos sous-vêtements pour fabriquer des protections… Nous marchions pendant des heures en saignant », dit l’une d’elles. Une autre se souvient de la honte, de la peur de passer devant les hommes le soir, alors qu’elle venait de sauver des vies. Les règles, l’aménorrhée, la crainte de ne plus pouvoir enfanter : ces détails longtemps jugés indignes du récit héroïque deviennent ici centraux. La guerre n’est pas seulement un affrontement armé ; elle est une épreuve organique. Les bottes trop grandes blessent, les vareuses flottent, les cheveux sont coupés. On voulait effacer la différence entre hommes et femmes. Mais « le corps, lui, se souvenait ».
Jeunesse et idéalisme
L’engagement, lui aussi, est raconté sans simplification. Beaucoup sont parties sans réfléchir. « Ce n’était pas un sacrifice. C’est important de le dire. » Certaines ont menti sur leur âge. Nourries par la propagande, convaincues de défendre la patrie, elles brûlaient d’aller au front. « Je n’avais pas peur de mourir. J’avais peur de la torture. » La phrase claque. Elle dit la jeunesse, l’inconscience, l’idéalisme. Mais très vite, la désillusion affleure : l’armée n’était pas prête, les premières années furent catastrophiques, et derrière les lignes ennemies, une seconde ligne était chargée de tirer sur ceux qui reculaient. « On se battait contre l’ennemi, mais on risquait aussi d’être abattus par les nôtres. » La machine étatique à broyer de Staline, l’un des pitres stratèges du XXe siècle, n’est jamais loin.
Il y a aussi la haine, inculquée comme une discipline. « Si tu ne tues pas un Allemand aujourd’hui, c’est lui qui te tuera. Ne compte pas les jours, compte les ennemis tués. » Les slogans s’apprennent par cœur. Mais au moment de tirer, quelque chose se brise. « Je me souviens avoir tiré. Puis avoir pensé : c’est dommage qu’il soit mort. » Cette fissure intime, cette pensée incongrue au cœur de la guerre, est peut-être le point le plus bouleversant du spectacle. L’ennemi redevient un corps. L’humain résiste à l’inhumain.

Guerre invisible
Et puis il y a le retour. La « deuxième guerre ». Pas de triomphe pour elles. Pas de reconnaissance. « On nous demandait de redevenir des femmes ordinaires. De nous marier. De nous taire. » Les décorations deviennent embarrassantes. Dans les appartements communautaires, certaines les insultent : « Nous savons ce que vous faisiez au front. » Soit coucher avec leurs maris, leurs fils. Elles étaient parties défendre la patrie ; elles reviennent suspectes, honnies. La guerre a marqué leur chair, parfois les a rendues stériles, a troublé leur rapport au désir. Elles se retrouvent face à des enfants qui ne les reconnaissent pas. « Je suis restée longtemps debout devant elle, sans savoir comment redevenir mère. » La phrase résonne comme un vertige.
Ce que le spectacle donne à entendre, c’est cette impossibilité de revenir tout à fait. La mémoire est « indigérable et impartageable ». Pourtant, sur le plateau, elle circule. Les femmes rient parfois. Elles chantent. Elles se contredisent. Elles retrouvent, l’espace d’une soirée, quelque chose de leur jeunesse. « N’aie pas peur de mes larmes. Ne me plains pas. Peu importe que j’aie mal, je te suis reconnaissante, tu m’as offert le moyen de me retrouver moi-même. » Le théâtre devient ce lieu paradoxal où la douleur trouve une forme, où le silence cède sans être trahi.
Traversées par la guerre
Outre la place laissée au chant et au rire qui permettent de supporter l’horreur, la force de Julie Deliquet tient à ce refus du spectaculaire. La guerre n’est jamais reconstituée. Elle affleure par les mots, les silences, la fatigue des corps. La scénographie hyperréaliste – accumulation d’objets, lumière grisâtre, tristesse des murs – agit comme une métaphore ironique : rien n’y parle de la guerre, et pourtant tout en est traversé. C’est un décor à recharger par la parole. Une carcasse domestique qui attend d’être habitée.
Créée dans un contexte où la guerre est redevenue une actualité brûlante, la pièce ne peut qu’entrer en résonance avec notre présent. Quand les actrices évoquent des villes détruites, des civils pris au piège, des enfants confrontés aux corps mutilés, les images venues d’Ukraine depuis 2022 s’imposent. Quand elles parlent de villages brûlés, d’exodes, de haine attisée, on pense aux ruines de Gaza. Le spectacle ne force pas le parallèle. Il n’actualise pas artificiellement. Il laisse la continuité apparaître. Les mêmes gestes, les mêmes mères, les mêmes chaussures perdues dans le chaos.
En adaptant cette œuvre, Julie Deliquet poursuit un travail entamé de longue date : porter au théâtre des voix qui ne sont pas les siennes, mettre en scène une époque qu’elle n’a pas connue pour interroger la nôtre. Elle privilégie l’expérience humaine aux faits bruts, la durée à l’effet, l’écoute au discours. Le théâtre documentaire, ici, n’est pas une démonstration. C’est une mise en présence.
Des faits bruts ? Des femmes qui n’ont jamais connu d’hommes sont utilisées par leurs collègues masculins qui souvent les abusent et les violent, les réduisant parfois en bêtes de somme. Tandis que les Allemands ont leur Joy Division ou bordels mobiles de campagnes, les femmes russes, ukrainiennes, biélorusses y sont martyrisées comme esclaves sexuelles. Lors de la prise de Berlin, les troupes soviétiques sont encouragés par leur état-major à utiliser le viol comme arme de guerre. Des petites filles sont suppliciées et torturées. Une femme est crucifiée vivante, seins crevés à la baïonnette. Dans une ville détruite et rasée à 80 %, les « Ivan » se déchaînent et traquent les civils dans les caves. Des historiens recenseront 100’000 viols, un chiffre largement sous-estimé selon d’autres spécialistes.

Urgence d’écoute
La guerre n’a pas un visage de femme, disait le titre. Sur scène, elle en a pourtant plusieurs. Des visages jeunes et vieux à la fois. Des visages marqués par la honte, la fierté, la fatigue. Des visages qui refusent de se laisser absorber par le récit masculin de l’héroïsme. Ces femmes ne demandent pas qu’on les sanctifie. Elles demandent qu’on les entende.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que réussit le spectacle : faire sentir que la mémoire n’est pas un monument, mais un processus vivant. Une parole fragile qui peut, à tout moment, être à nouveau censurée, à nouveau étouffée. Sur le plateau, elle respire encore. Elle nous regarde. Elle nous oblige. À un devoir de solidarité et d’accueil inconditionnels envers tous les êtres que guerres, bombardements, exactions et répressions supplicient et déshumanisent.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
La Guerre n’a pas un visage de femme, d’après le récit de Svetlana Alexievitch, à la Comédie de Genève, du 18 au 20 février 2026
Mise en scène : Julie Deliquet.
Traduction : Galia Ackerman, Paul Lequesne
Version scénique : Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos
Avec Julie André, Astrid Bayiha, Évelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès
https://www.comedie.ch/fr/la-guerre-n-a-pas-un-visage-de-femme
Photos : © Christain Raynaud de Lage
