Comme dans une chanson de Sanson
Elles sont de nulle part : Page Blanche – La dérive des poules migratrices et des limaces vagabondes d’Alexis Kasparians et Eva Lang, c’est à voir au Théâtre des Grottes jusqu’au 25 janvier 2026.
Si on est amateur de spectacle rare et intéressant, il faut suivre le travail du Collectif imaginaire. On y trouve des situations originales, de bonnes comédiennes et des choses étonnantes sur scène. À ceci – qui peut se décliner sur bien des spectacles –, il faut ajouter l’univers clownesque de deux poules qui empruntent une part de silence au monde du mime. C’est tout l’étonnant du spectacle : Page Blanche – La dérive des poules migratrices et des limaces vagabondes .
Des personnages qui se baladent dans un monde dont on ignore tout de son passé et encore plus de son futur, des histoires ancrées uniquement dans le présent. De ces situations le théâtre en est rempli, et tous les personnages qu’il contient ne seront pas sauvés par Godot. Ils disent tous la même chose à propos du temps qui est le nôtre, avec ses cohortes d’angoisses et toutes les blessures ouvertes qui portent à la révolte. Les différences se nichent dans la forme, la force de l’histoire et l’intérêt du jeu. Ce sont ces trois points qui font le relief de ce spectacle.
Une histoire de deux personnages qui renouvellent le thème à leur façon. Deux poules sympas, Alma (Alexis Kasparians) et Chipo (Eva Lang) sont de ces poules rigolotes Pure soie où Hollandaise avec des plumeaux sur la tête, qui se baladent un peu paumées dans ce qui leur semble être un monde ennuyeux. On pense à la phrase de Céline. Moi la campagne, … j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, (…) ses chemins qui ne vont nulle part. Alors que faire pour représenter dans l’ennui l’imaginaire, le rêve sans passer par des mots ou si peu ?
Le choix de la scène vide soutient le propos de nulle part, de même pas d’ici, même pas du pays. À remarquer les très intéressants éclairages de Maya Bringhen et l’enveloppe sonore d’Adrien Koumrouyan. Le relief choisi est une part d’absurde, simple, répétitif qui provoque l’intérêt sans passer directement par l’émotion. C’est du nez rouge sans cirque, du grotesque sans piste, du drôle à sourire. On y retrouve un classique du genre avec le jeu des valises au lever de rideaux. La magie de Marcel Marceau n’est jamais bien loin. Un clin d’œil, une citation.

Ce qui est présenté oscille entre la réalité et l’illusion. La réalité du clown musicien dont on aurait aimé à contrario de Mozart, un peu plus de notes, et l’illusion de l’administration avec des jeux de feuilles blanches portés jusqu’à la toute fin du spectacle. C’est ainsi, en bonne connaisseuse de son travail, que Marlyène Rouiller a su garder une netteté du jeu dans l’irréalité du récit. On le sait, l’usage de la scène vide oblige à ce que le jeu la remplisse et ce spectacle prend de belles envolées à chaque fois que cette condition est satisfaite… Cela manque un peu, ses deux poules restant souvent sur le perchoir de l’avant-scène… Dommage, même si l’on sait que les poules volent mal.
Alors, on entre pendant une petite heure dans les confidences des deux gallinacées au nez rouge, dans leurs amitiés, dans leur intimité légère, leurs faiblesses, le tout avec un humour qui rend les choses délicates, avec parfois de l’excès de démonstration parfaitement maîtrisé, on est avec des clowns qui savent rester simples et justes même quand ils se perdent dans l’obscurité de la vie.
Avec Alma et Chipo, le rire balaye l’ennui, le rêve offre une porte de sortie, avec un théâtre sans excès mais plein de poésie.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Page blanche, d’Alexis Kasparians et Eva Lang, au Théâtre des Grottes, du 21 au 25 janvier 2026.
Mise en scène : Marlyène Rouiller
Avec Alexis Kasparians et Eva Lang
https://lecollectifimaginaire.ch/
Photo : © Aline Zandona
