Les réverbères : arts vivants

D’Alsace en alpe aux Scènes du Grütli

Rendre hommage à un ami disparu (et peut-être, surtout, à la montagne qu’il aimait tant), entre éclectisme musical et onirisme lumineux – c’est le pari réussi de Un Requiem alpestre, adaptation d’une nouvelle du dramaturge allemand Georg Büchner (Lenz). À voir aux Scènes du Grütli du 5 au 14 mars. 

Pousser la porte d’un théâtre, c’est comme tomber dans le terrier du Lapin Blanc : on ne sait jamais ce qu’on va y trouver – surtout si, comme moi, on déteste lire les résumés des pièces en amont. Bien m’en a pris, car arriver vierge de toutes informations en ce vendredi 6 mars m’a permis de vivre Un Requiem alpestre comme une suite de découvertes… savoureuses, mélancoliques, facétieuses, mais toutes plus surprenantes les unes que les autres. 

Au commencement était le texte 

Première découverte : celle de Lenz, nouvelle inachevée écrite en 1835 par le dramaturge allemand Georg Büchner (1813-1837), à qui l’on doit aussi La Mort de Danton (1835) et Woyzeck (1837), drame en quatre actes plus connus des amateur/trices de théâtre. Le texte s’inspire de la vie de Jakob Lenz (1751-1792), ami du jeune Goethe, dramaturge et disciple de Kant. Victime de troubles psychiques, Lenz cherche de l’aide auprès du pasteur Jean-Frédéric Oberlin (1740-1828), qui officie dans des régions reculées d’Alsace – entre forêts, montagnes et villages. Le pauvre Lenz n’y trouvera pas la guérison… mais en dire davantage serait dévoiler une partie du spectacle.  

La nouvelle de Büchner, construite à partir du journal du pasteur, est apparemment un must de la littérature germanique, souvent étudiée dans les écoles outre-Sarine. Moi, j’avoue, je ne l’avais jamais lue. Et pourtant, le texte (bien qu’inachevé, imparfait, avec ses répétitions et ses maladresses volontaires) porte en lui une force qui remue, déplace, transporte – un peu à la manière d’un glacier : lentement, sans à-coups mais avec une irrémédiable implacabilité. Par moment, on se rappelle Ramuz et cette langue de chez nous, cette langue qui dit une partie de la Suisse, des montagnes au Lac, sans adopter les carcans élégants d’une grammaire châtiée.  

« Le 20, Lenz traversa les montagnes. Les sommets et hautes étendues montagneuses recouverts de neige, les vallées en bas : pierres grises, étendues vertes, rochers, sapins. Tout était froid, mouillé, l’eau ruisselait au vas des rochers et sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdes dans l’air humide. Au ciel passaient des nuages gris, mais tout était tellement serré, et puis le brouillard monta […]1. » 

Requiem pour un ami 

Un Requiem alpestre repose sur un pari un peu fou, osé par deux complices : Daniele Pintaudi (conception et jeu) et Olivia Seigne (mise en scène). Pas question d’adapter simplement sur scène Lenz, d’en proposer une lecture ou une adaptation historique contextualisée – ce serait trop facile. Ainsi, si la pièce reprend fidèle les mots de Büchner, elle en décale le cadre.  

D’abord, du point de vue de la géographie : nous ne sommes plus en Alsace… mais probablement quelque part dans les Alpes, comme le laisse entendre le titre de la pièce – en Suisse centrale, en Engadine, au Tessin, en Valais, peut-être même dans le canton de Vaud. Difficile de dire exactement où, mais vous allez le voir, les indices helvétiques abondent. 

Ensuite, du point des vue des personnages. Lenz demeure le protagoniste centrale – ce poète torturé, triste et un peu en marge, qui arrive un beau jour dans le village et le presbytère du pasteur Oberlin… mais sur scène, on lui rend hommage lors d’une cérémonie d’adieu – un requiem. Trois de ses anciens camarades (Daniele Pintaudi, Valentin Faivre et Thomas Jeker) prennent en charge la célébration, disposant sur scène un vase avec un lys, une bougie, une photo. On suppute qu’ils ont connu Lenz du temps du presbytère. Rien n’est moins sûr, car jamais leur histoire ne sera évoquée – et pour cause, puisqu’ils n’existent pas dans la nouvelle d’origine. Ils raconteront l’histoire de Lenz, parfois au micro (comme dans certains enterrements), parfois à demi-mots (comme perdus dans des souvenirs), parfois lors de scénettes reconstituées grâce à quelques objets (tabourets, tableau, tréteaux, …). 

En haut de l’alpe 

Le principal décalage proposé par Un Requiem alpestre tient à la présence, sur scène, de la musique. Performée en live, elle devient l’une des actrices du spectacle – soulignant les rares moments de joie que Lenz a connus, son émerveillement face à la nature et aux montagnes… mais surtout ses doutes, ses peurs, toute la cohorte de démons intérieurs qui le poursuivaient. Pour autant, la musique ne s’inscrit pas en simple illustration du texte. Elle entre en résonnance avec lui, en dialogue. Elle souligne le caractère ébouriffé, précipité, de la diction de Daniele Pintaudi (dont il faut signaler la performance, tout au long d’un texte exigeant !), lorsque les mots accélèrent, que Lenz n’arrive plus à contrôler ses pulsions d’effroi, qu’il finit la tête dans la fontaine devant les villageois médusés. Elle marche dans les pas des rêves du héros, lorsque la mélancolie le saisit face à deux enfants.  

Le décalage apparaît également dans le choix des instruments – qui rappellent que nous sommes loin de l’Alsace originelle de Lenz… quelque part en Suisse. Ainsi, moment fort de la pièce, l’apparition du cor des Alpes joué par Valentin Faivre (également à la trompette) suscite une véritable émotion dans le public – mais je n’en dirai pas plus, pour ménager la surprise ! Un autre instrument évoque la Suisse, un harmonium, joué par Daniele Pintaudi. Si celui employé sur scène est indien (comme me l’apprend une discussion animée autour d’un verre, après la pièce), c’est le cousin des « guide-chants » que l’on trouvait dans les campagnes helvétiques pieuses, dès la seconde moitié du 19e siècle. Thomas Jeker, quant à lui, est à la contrebasse… mais signe aussi la création sonore du spectacle, faite de boucles musicales et d’échos d’objets du quotidien qui, par instants, accompagnent la destinée de Lenz. De quoi s’immerger un peu plus au niveau acoustique. 

Les pièces musicales, elles aussi, accentuent le décalage avec l’œuvre de Büchner. On retrouve avec plaisir des mélodies suisses alémaniques issues du répertoire traditionnel, comme on peut en entendre dans les bals et les Stubete (réunions de musicien-nes qui improvisent ensemble sur du répertoire partagé). Quelques airs classiques (dont un extrait du Requiem de Gabriel Fauré), une chanson sicilienne, des improvisations jazz… sans oublier une reprise tout en humour de Lueget vo Berg und Tal, chant composé autour de 1820 par Ferdinand Huber (1791-1863) sur un texte de Josef Antone Henne (1798-1870). Autour d’un verre de schnaps, les trois amis de Lenz chantent cette complainte mélancolique qui rend compte des beautés de la montagne, lorsque le soleil se couche… rythmant le tout de leurs lampées et verres entrechoqués ! Hilarant – surtout pour celles et ceux dans le public qui connaissaient les paroles… ! 

Et la lumière fut 

Enfin, dernière actrice incontournable de Un Requiem alpestre, la lumière – dont le traitement achève de décaler Lenz de l’Alsace à la Suisse. Tantôt dorée comme un crépuscule sur l’alpe, tantôt blanche comme un jour de grande neige, la lumière exprime tour à tour la voix de Dieu (lorsqu’elle éclaire le héros depuis d’immenses projecteurs suspendus au-dessus du public), le recueillement des trois amis (en devenant plus douce, plus intime) ou les peurs enfouies de Lenz (avec des teintes froides, presque métallique). Lorsque s’y ajoute une fumée sortie des rideaux noirs de l’arrière-scène, il n’en faut pas davantage pour imaginer que l’on est sur un coteau perdu dans la brume… dans un presbytère réchauffé par une cheminée… ou au fond d’une église où s’envole des volutes d’encens. 

Un Requiem alpestre, c’est une pièce qui ne laisse pas indemne, une pièce qui ramène à des choses essentielles – la vie, la mort… et, quelque part entre les deux, la montagne.  

Magali Bossi  

Infos pratiques : 

Un Requiem alpestre, d’après Lenz de Georg Büchner, du 5 au 14 mars 2026 aux Scènes du Grütli (Scène du Haut).  

Mise en scène : Olivia Seigne 

Avec Daniele Pintaudi (conception, jeu et harmonium), Valentin Faivre (trompette, cor des alpes et jeu) et Thomas Jeker (contrebasse, audio design et jeu) 

https://grutli.ch/spectacle/un-requiem-alpestre 

Photos : © Heidi Arens 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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