Les réverbères : arts vivants

Dans les coulisses du « moi »

Sur le plateau de L’Aventure invisible, juste un cercle de gradins,où le public est assis à toucher les interprètes. Le Suédois Marcus Lindeen y dissèque, avec une douceur chirurgicale, le mythe de l’identité stable. Et il nous confronte à cette question vertigineuse : qui sommes-nous, quand tout ce qui semble nous définir s’efface ?

C’est une étrange assemblée à rejoindre dans L’Aventure invisible. Pas de scène frontale, et   encore moins de quatrième mur. Les interprètes sont assis parmi nous, dans un dispositif circulaire qui évoque tout autant l’agora antique que le théâtre anatomique.

En croisant trois récits de vies radicalement transformées, Marcus Lindeen poursuit un geste précieux: faire du théâtre un espace d’écoute patiente, presque vulnérable, où l’identité cesse d’être une évidence pour redevenir une question ouverte. Rien de spectaculaire. Rien de démonstratif.

Converser ou aller vers

D’où la sensation d’écouter une conversation. Celle de trois êtres dont la vie a été fracturée, puis réinventée dans la douleur et la grâce. Un homme au visage d’un autre, une scientifique étrangère à son propre cerveau, une artiste hantée par un fantôme queer.

Avec ce spectacle, Marcus Lindeen achève sa Trilogie des identités. Les deux autres volets sont : The Regretter sur la transition de genres et Wild Minds explorant les vies imaginaires. Son geste est d’une radicale simplicité : faire du théâtre un espace où la curiosité remplace le conflit. Dans cette économie de moyens, tout repose sur la puissance du témoignage et la vibration d’une parole transmise, presque malgré eux, par les corps des interprètes.

La greffe

L’une des voix est celle de Jérôme Hamon, passée par l’un des interprètes, premier homme au monde à avoir subi deux greffes totales du visage. Son récit est une plongée dans l’indicible : vivre avec la chair d’un mort, supporter le regard des autres sur ce masque qui n’est pas sien, traverser six semaines d’un entre-deux absolu, sans visage aucun, dans l’attente d’un nouveau donneur.

Le paradoxe est saisissant. Alors que son apparence physique change du tout au tout, Hamon s’accroche à l’idée d’un noyau intérieur inchangé. « Je suis toujours le même », affirme-t-il. Face à l’effraction, c’est peut-être la seule stratégie de survie possible : ériger la permanence du « je » en rempart contre le vertige de la métamorphose. Dans le cercle du théâtre, cette affirmation résonne avec une force particulière. Elle résiste à la théorie, elle est viscérale, vitale.

Renaissance par effacement

Face à lui, le témoignage de Jill Bolte Taylor opère comme un miroir inversé. Cette neuroanatomiste américaine a été victime d’un AVC massif à 37 ans. Elle a littéralement observé, en scientifique, les fonctions de son cerveau – le langage, la mémoire, la reconnaissance de soi – s’éteindre une à une. Ici, l’effondrement n’est pas corporel mais neurologique.

Elle raconte la perte du langage, la dissolution du moi, puis la lente reconstruction. Ici, l’identité n’est plus un socle, mais un chantier. Une recomposition patiente, fragile, qui interroge la tentation de revenir à ce que l’on était auparavant. Faut-il retrouver l’ancienne version de soi, ou profiter de cette rupture pour inventer autre chose ?

L’identité ne s’en va pas avec un visage, elle s’évapore dans les méandres de la matière grise. La question qu’elle pose est tout autre : après un tel reset, que reconstruit-on ? Cherche-t-on à recoller les morceaux de la personne d’avant, ou profite-t-on de la table rase pour inventer quelque chose de nouveau ? Sa présence dans la conversation fictive tissée par Lindeen introduit l’idée d’une identité non pas perdue, mais à réécrire. Un récit de soi ouvert, en devenir.

Dialogue par-delà les siècles

La troisième voix est un écho, une mise en abyme. Elle dit le récit de Sarah Pucill, une cinéaste expérimentale obsédée par l’œuvre de Claude Cahun. Cette artiste queer, surréaliste et résistante, pionnière oubliée de la déconstruction du genre et effacée de l’histoire de l’art, est le point de départ invisible de tout le projet. Pucill ne se contente pas d’étudier Cahun ; elle passe vingt ans à reperformer ses autoportraits photographiques en films, avec une précision maniaque.

En rejouant les autoportraits de Claude Cahun, en les mettant en mouvement, Sarah Pucill ne se contente pas de rendre hommage. Elle fabrique un dialogue à travers le temps, une manière de penser l’identité comme un processus artistique, fluide, non assignable. Chez elle, le « je » devient un espace d’expérimentation.

Son art est un rituel de mort, une tentative de dialogue avec une aïeule spirituelle. À travers elle, c’est la quête identitaire comme acte artistique et politique qui entre en scène. Une identité choisie, explorée, fluidifiée, en rébellion contre les assignations. C’est par le titre d’un poème de Cahun, L’Aventure invisible, que Lindeen a trouvé le nom de sa pièce, bouclant ainsi une boucle vertigineuse entre la quête passée et présente.

Art de l’écoute pure

La puissance de la pièce tient à son dispositif, aussi épuré qu’implacable. Les comédien-nes –– portent des oreillettes. Ils écoutent et restituent mot pour mot, soupir pour soupir, les enregistrements des entretiens menés par Marcus Lindeen. Ce n’est pas du jeu, c’est de la transmission.

Le résultat est une parole décalée, étrangement brute et authentique. L’émotion ne naît pas d’une performance, mais de la fragile matérialité d’une voix qui passe par un corps pour en atteindre un autre. Le texte est de fait la figure centrale du spectacle.

Ce théâtre du témoignage crée un rapport d’empathie plutôt que de voyeurisme. Assis en cercle, nous sommes rendu-es à notre humanité commune, face à ces récits qui nous renvoient à nos propres fragilités. Marcus Lindeen, ancien journaliste radio, sait que la plus grande aventure est intérieure. Et que pour la révéler, il faut parfois se contenter de faire le silence, et tendre l’oreille.

Cinéma et théâtre de la mémoire

Cette obsession pour les zones grises de l’identité et les récits qui déjouent les attentes, Lindeen l’a aussi portée à l’écran avec The Raft (2018), un documentaire qui fait écho à sa démarche théâtrale. Le film revient sur une expérience aussi folle qu’oubliée : en 1973, l’anthropologue mexicain Santiago Genovés embarque dix hommes et femmes sur un radeau pour une traversée de 101 jours de l’Atlantique. Son but ? Étudier les origines de la violence et des tensions sexuelles dans un microcosme coupé du monde.

La violence attendue n’éclate pas entre les participant-es. Elle se concentre sur Genovés lui-même, qui, frustré par son échec, devient un leader autoritaire et tyrannique. Le véritable voyage, révélé par Lindeen à travers des archives retrouvées et le témoignage des survivants, est un voyage de l’espace du dedans. Celui d’un homme confronté à son propre besoin de contrôle, et celui d’un groupe qui, contre toute attente, trouve dans la privation une forme de sororité et de solidarité. Une participante afro-américaine y vit même une expérience mystique, sentant le poids de l’histoire de l’esclavage sur la route maritime inverse qu’elle empruntait.

Comme au théâtre, l’artiste suédois a recréé en studio une réplique grandeur nature du radeau pour y réunir les survivants. Ce « théâtre de la mémoire » est la clé de son cinéma et de son geste artistique : il ne reconstitue pas le passé, il crée un espace où il peut être repensé et réinterprété. The Raft et L’Aventure invisible sont les deux faces d’une même médaille : une exploration patiente et humble de ces moments où l’être humain, poussé dans ses retranchements, doit se redéfinir.

À l’issue de L’Aventure invisible, il n’y a guère le sentiment d’avoir assisté à une pièce, mais d’avoir participé à une veillée. Une veillée où l’on se serait penché, ensemble, sur le mystère de la condition humaine. Marcus Lindeen ne nous donne aucune leçon, n’impose aucune théorie sur l’identité fluide.

Cette retenue est une marque de fabrique. L’artiste suédois travaille des matériaux puissants, parfois violents, mais toujours avec une douceur qui n’affadit rien. Au contraire : c’est parce que rien n’est appuyé que l’émotion peut sourdre. Dans un silence. Une phrase dite sans emphase.. Le théâtre devient ici un lieu de suspension, un espace où l’on accepte de ne pas savoir.

Il nous offre bien mieux : la matière brute de vies bouleversées, et l’espace tranquille pour les écouter. Dans un monde obsédé par la catégorisation et le conflit, son travail rappelle la puissance subversive de la simple curiosité. Et si le véritable voyage commençait seulement lorsque l’on accepte de se perdre ?

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

L’aventure invisible, de Marcus Lindeen et Marianne Ségol, du 22 au 24 janvier 2026 au Théâtre Forum Meyrin

Mise en scène : Marcus Lindeen et Marianne Ségol

Avec Claron McFadden, Franky Gogo, Tom Menanteau

https://www.meyrinculture.ch/activites/laventure-invisible

Photos : © Beaborgers

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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