Les réverbères : arts vivants

Dans les Méandres de l’esprit

Plus qu’une pièce ou une performance, Méandres est une véritable expérience à voir, entendre et ressentir. À vivre même. Jusqu’au 5 octobre au Galpon, Justine Ruchat et ses trois interprètes nous emmènent dans un univers totalement unique.

Comment décrire Méandres autrement qu’en s’appuyant sur sa définition ? Le Larousse nous dit : « 1. Sinuosité que décrit un cours d’eau, caractérisée par l’opposition entre une rive concave, abrupte, et une rive convexe, en pente douce. 2. Cheminement capricieux, sinueux de quelque chose : Les méandres de la pensée. » S’inspirant de la première définition, le spectacle s’appuie finalement davantage sur la seconde. En entrant dans la salle, on est immédiatement plongé-e là-dedans, par le dispositif scénique. Des chaises sont disposées au centre du plateau, orientées de manière totalement aléatoire. Du moins c’est ce qu’il semble. Au fond, une grande toile servira d’écran. À droite en entrant – car les notions de gauche et de droite ne font plus vraiment sens dans cette disposition à 360° – des rideaux rappelant des textures rocheuses se placent au-dessus d’un rectangle rempli de cailloux. En face, une structure en hauteur se dévoile, avec au bout de celle-ci une sorte de tour en bois dans laquelle sont découpées trois fenêtres. Là où se trouvent habituellement les gradins trône un autre rectangle, rempli d’eau, avec un miroir incliné au-dessus, de manière à ce que tout le monde voie ce qu’il s’y passe. Notre regard est ainsi attiré de toutes parts, et on ne sait plus où donner de la tête. Les trois comédien-nes – Clara Brancorsini, Francois Revaclier et Elise Perrin – entrent en scène pour interpréter sept tableaux suggestifs, visuels, à entendre et ressentir. Nous voici entré-es dans les Méandres de la pensée.

Travailler l’espace

Quand on parle de « ressentir », c’est que Méandres met véritablement nos sens en éveil. La vue d’abord, car il se passe des choses tout autour du plateau : les comédien-nes sont tantôt réparti-es, tantôt ensemble, tantôt deux d’un côté, un-e de l’autre… Sur les toiles, les projections se font tout en superpositions : paysages, image d’une gare, textures plus abstraites, araignée tissant sa toile… comme si la pensée nous échappait, d’abord fixe, puis partant en tous sens. Méandres joue aussi avec notre ouïe, pour lui jouer des tours : le son provient de différents endroits, selon la disposition des acteur/trices, mais aussi à travers les voix enregistrées, qui viennent alternativement des quatre coins de la pièce, à l’opposé ou à côté de la position des comédien-nes. Nos sens sont perdus, et il nous faut un petit temps d’adaptation. La pluie qui s’abat hors des murs vient encore ajouter à cette profondeur auditive, car on ne sait trop si le son provient des haut-parleurs ou du dehors. Enfin, notre toucher est aussi convié, de manière indirecte. Aux différents endroits de la scénographie, on perçoit diverses textures, tandis que du sucre est déversé au sol, que l’eau devient fumée, ou que les cailloux sont jetés au sol. On aurait envie de toucher, mais on ne peut qu’imaginer ces textures. Les quatre éléments sont évoqués, avec tout le paradoxe que cela comporte. Méandres s’inscrit entre l’évanescence de l’air et du feu, et la dimension concrète, palpable de la terre et de l’eau. Comme si on oscillait entre un côté totalement ancré, et cette pensée qui nous échappe.

Toute la spatialité et ses dimensions sont donc travaillées, dans les grands espaces de la scénographie, comme dans le petit univers qui se trouve autour de soi. En tant que spectateur/trice, on est constamment contraint-e de se tourner, de bouger, de se pencher pour mieux voir… et alors qu’on voit quelque chose, le propos prononcé nous parvient d’un autre endroit. La gymnastique mentale qui est nous est demandée évoque inévitablement les Méandres du titre et de nos pensées. On se dit qu’on pourrait revenir voir le spectacle en s’asseyant sur une autre chaise, l’expérience serait totalement différente. On percevrait, entendrait et verrait d’autres éléments, d’où la dimension d’expérience évoquée à plusieurs reprises.

Retrouver l’essentiel

Dans Méandres, on se retrouve, d’une certaine manière, comme dans notre quotidien : nous voilà sollicité-es de toutes parts. Pourtant, tout ici est différent, à commencer par le rythme. Plutôt qu’une course effrénée, Méandres nous invite plutôt à prendre le temps, à s’arrêter pour contempler, écouter, observer, sentir, ressentir… Les tableaux paraissent ainsi évoquer les différentes facettes de notre pensée et les émotions qui nous traversent. On pense, bien sûr, à la pensée en arborescence, avec toutes ses ramifications rappelant les méandres d’une rivière. Les associations d’idées sont aussi évoquées, tant dans le sens que dans les sonorités. Les mots qui traversent le spectacle, autant de poèmes évoquant différents genres et autres figures de style – poésie en prose, rimes, haïkus, assonances, allitérations et j’en passe – jouent sur la langue, comme une pensée qui virevolte, sans toujours de lien évident. Le fond évoque aussi l’amour, le trop-plein, le besoin de s’isoler… comme un écho à une pensée qui tourne en boucle dans nos têtes.

Au final, Méandres est un spectacle particulièrement évocateur. Pas d’histoire continue, à suivre selon les codes habituels. Ce sont plutôt des bribes, des éléments à relier ou non, à prendre avec soi, à ressentir, à associer avec d’autres idées qui nous viennent en tête. Chacun-e le ressentira différemment, selon son humour, son vécu, son parcours. Avec Méandres, Justine Ruchat réussit à nous présenter une forme à la fois intime et universelle. Intime car elle s’inspire de ses propres réflexions, ses questionnements, mais aussi parce qu’elle s’adresse à des dimensions très personnelles, propres à chacun-e. Universelle dans son cheminement, dans sa manière d’imaginer la pensée, qu’on partage finalement toutes et tous, avec tout ce qui a été évoqué avant. Méandres nous invite ainsi à une forme d’introspection, comme un temps suspendu, arrêté, loin de nos réalités quotidiennes. Difficile à décrire et à raconter donc, mais indispensable à ressentir et vivre.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Méandres, de Justine Ruchat, du 23 septembre au 5 octobre 2025 au Théâtre du Galpon.

Écriture, direction artistique, conception scénographie : Justine Ruchat

Jeu : Clara Brancorsini, Francois Revaclier, Elise Perrin

Vidéo : Camille Lacroix

Costumes : Corina Pia

Réalisation scénographie : Gordon Higginson

Création sonore : Sylvain Fournier

Création lumière : Francesco Dell’Elba

Production déléguée : Laure Chapel – Pâquis production et Léonore Friedli

https://galpon.ch/spectacle/meandres/

Photos : ©Erika Irmler

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *