De la parole à l’ACT
Le 2 octobre dernier, au Théâtre Am Stram Gram, les directeur·ice·s des institutions concernées ont présenté à la presse le projet ACT – Art en Coopérative Transfrontalière, visant à changer la manière dialoguer avec les artistes en explorant un nouveau modèle de coopération.
Le projet pilote, qui doit durer deux ans – mais ne s’arrêtera sans doute pas après –, est mené par cinq théâtres à cheval entre Genève, la France voisine et le canton de Vaud. Tout est né d’un projet précurseur envisagé il y a dix ans, à l’époque entre Am Stram Gram, les Scènes du Jura et le Château Rouge d’Annemasse. Depuis, avec cette nouvelle idée, la Scène nationale de Bourg-en-Bresse et l’Usine à Gaz de Nyon se sont jointes à eux. Depuis deux ans, les représentants des différentes institutions se réunissent régulièrement pour penser ce projet de coopérative transfrontalière, la première dans le milieu culturel. En effet, si ce modèle existe déjà en agriculture, ce n’était jusqu’ici pas le cas pour les arts de la scène.
Des questions et des valeurs
Après la première collaboration d’il y a dix ans, l’envie était bien présente de réitérer l’expérience. D’autres structures ont été conviées, mais ont finalement dû se retirer pour diverses raisons. Mais il ne semble pas impossible que dans un futur plus ou moins proche elles se joignent à nouveau à la fête. En voulant faire autrement que ce qui se fait actuellement, les institutions à la base d’ACT se sont centrées sur trois questions. D’abord, il y a l’idée de faire société à travers un territoire étendu, c’est-à-dire créer un dialogue et un échange entre ce territoire proche, mais si différent en raison des frontières. Deuxièmement, iels ont constaté l’état de la production et de la diffusion des arts, avec des moyens morcelés pour les différent·e·s artistes et des dynamiques contrastées, notamment concernant le nombre de troupes et la répartition des moyens. Enfin, les frontières entre les régions sont, au niveau artistique, peu poreuses, et les troupes ont ainsi peu l’occasion de voyager.
Pour monter le projet, les directeur·ice·s, à savoir Joan Mompart pour Am Stram Gram, Frédéric Tovany pour Château Rouge, Cédric Fassenet pour Les Scènes du Jura, Vincent Roche Lecca pour la Scène nationale de Bourg-en-Bresse, et Karine Grasset pour l’Usine à Gaz, s’appuient sur trois valeurs fondamentales. En premier lieu, le projet se base sur la confiance, à savoir celle qui doit régner entre théâtres pour favoriser la porosité des frontières et créer des liens entre les publics. Ensuite, l’équité, en mutualisant les ressources à disposition dans le but de faire société dans ce territoire commun. Enfin, l’écologie, elle aussi au centre du projet, avec la volonté que les artistes puissent se déplacer dans différents endroits sur des distances courtes, de manière durable.
Des artistes associés
Dans ACT, chaque institution a choisi deux artistes pour participer au projet. Chacun·e doit être inventif·ve et souple, de manière à pouvoir travailler selon les différentes façons de fonctionner des théâtres partenaires. Toutes et tous sont valeureux·ses artistiquement et de confiance humainement parlant. L’intérêt premier est l’esthétique, avec une diversité artistique et presque une parité, tant au niveau du genre que de la provenance. La particularité de ce collectif hétérogène, divers et varié, est de pouvoir être accueilli dans des lieux dirigés par des personnes qui ne les ont pas directement choisis. Une pratique tout à fait inédite. On retrouvera ainsi différents arts et pratiques transdisciplinaires, entre théâtre, danse, musique, marionnettes, écriture, relation à l’environnement, chorégraphie… Les noms des artistes associé·e·s : Nicolas Chapoulier, Roberto Negro, Marine Mane, Frank Micheletti, Yan Raballand, Émilie Flacher, Mathias Brossard, Caroline Bernard, Muriel Imbach et Alexandre Doublet.
Deux axes : produire et coordonner
Avec cette question centrale de savoir comment produire mieux, dans un écosystème repensé, les cinq institutions partenaires d’ACT ont imaginé différentes manières de procéder. D’abord, il a fallu mettre au service de chacun·e les différentes ressources. Pour ce faire, chaque théâtre accueillera dix semaines de résidence, soit un total de 50 semaines, en plus de 70 représentations. La démarche de mutualisation vise à répondre à l’urgence des besoins des artistes pour créer une forme de sérénité de production. Par la suite, il s’agira de dégager un modèle de coopérative à travers tout le projet, en décidant à 15 (cinq institutions et dix artistes) pour trouver un modèle final qui puisse perdurer. En clair, ACT bouscule les manières de faire, avec un réel plaisir, prône de belles découvertes et rencontres grâce au travail, et veut faire exister cette idée de territoire partagé. Concernant la production, ACT proposera des agoras nomades avec des thèmes variés, sur le même modèle proposé par Am Stram Gram, en favorisant une horizontalité de la parole avec les enfants. Il s’agira ainsi de questionner la relation avec l’enfance et la jeunesse, dans un changement de paradigme. Les six agoras au programme se veulent être des moments vertueux et festifs, pour nourrir de futurs projets de spectacle en discussion avec différentes générations. Chaque thématique a pour but de mettre en actes la relation sociale, pour réfléchir à la société, avec la contribution de toutes les structures et de tou·te·s les artistes.
Bien sûr, un tel projet demande des moyens. Il en faut pour tout coordonner, et les équipes des cinq institutions seront dès lors mises à contribution en ayant besoin de toutes les ressources à disposition, qu’elles soient techniques, logistiques, administratives… en clair, tout le monde collabore ! Le tout se fait également sans référentiel, puisqu’il s’agit d’un projet pilote qui vise à le créer. Sans compter que le dossier a été déposé auprès de l’organe européen Interreg, qui soutient la coopération transnationale au sein de l’Europe, a bien évidemment pris du temps à être étudié… Soumis en septembre 2023, il n’a été validé qu’en mai 2024. C’était donc un sacré risque pris par les institutions partenaires d’ACT, mais avec un succès au rendez-vous !
Et la suite ?
Tout va maintenant être mis en place pour que ce projet se développe. Les prochaines étapes seront de développer une coopération et une production structurées au niveau juridique. Cela implique d’inventer de nouvelles relations avec des artistes. À terme, l’ambition est de créer une identité propre à cette coopérative qu’est ACT, avec la possibilité d’inclure d’autres institutions et d’étendre le projet. Un projet qui n’est pas fermé et qui appartient, comme cela a été si bien dit, « au territoire ».
Fabien Imhof
Pour en savoir plus : https://www.interreg-francesuisse.eu/beneficiaire/act-art-en-cooperative-transfrontaliere/
Photo : ©Am Stram Gram