« Empathie ». Ou l’art fragile de tenir debout
Dans les couloirs d’un institut psychiatrique québécois fictif, des êtres cabossés trébuchent, se relèvent. La série Empathie ne cherche pas à guérir : elle écoute. À l’image de la psy de service. Mais une narration éclatée et une extrême variété de tons – soap, buddy movie, romcom, comédie de mœurs, drame, fantastique surréaliste et chorégraphié, hyperréalisme tour à tour burlesque et glauque – finissent pas lasser un brin sur le canapé.
Rarement une série québécoise récente aura suscité autant d’adhésion émotionnelle immédiate qu’Empathie. En s’attaquant frontalement à la psychiatrie, à la souffrance mentale et aux zones grises de l’intervention institutionnelle, la série créée et incarnée dans le rôle principal par Florence Longpré affiche une ambition louable.
Soit parler de la maladie mentale sans fard, souffrance excessive, et fausse pudeur. Mais cette ambition, réelle et perceptible à l’écran, se heurte rapidement à des limites structurelles et tonales qui fragilisent l’ensemble.
En rappel, l’empathie est cette habileté de se mettre dans la peau de l’autre pour comprendre le ressenti de celui-ci, avec une distinction de soi-même et de l’autre. Ainsi, il sied de saisir le fait que l’empathie émotionnelle consiste à ressentir les émotions de l’autre. C’est un partage des affects. L’empathie cognitive concerne le fait d’identifier et de comprendre les émotions de l’autre sans les ressentir nécessairement.

Personnage chaotique
Réalisée par Guillaume Lonergan, Empathie s’inscrit dans une lignée d’œuvres québécoises qui préfèrent la faille au manifeste. Après Audrey est revenue, Longpré poursuit une exploration obstinée des corps empêchés, des consciences en suspens. De ces vies qui avancent en boitant mais avancent quand même. Effet coucou, c’est nous, garanti.
Le point de départ pourrait sembler balisé : Suzanne Bien-Aimé, psychiatre nouvellement nommée à la tête d’une unité accueillant des patients jugés pénalement irresponsables, revient au travail après un deuil et une dépression sévère. Dans son interprétation entre fatigue à vivre, chaos intime, sidération et professionnalisme voulu affûté si ce n’est péremptoire style c’est moi la cheffe et WTF, Florence Longpré semble avoir croisé les gênes dérangées d’une Bridget Jones sous alcool avec l’intériorité dépressive chère à la comédienne suisse Zouc.
Mais très vite, Empathie refuse la trajectoire attendue du récit de résilience. Il n’y a pas ici de ligne droite, pas de rédemption spectaculaire. Seulement des mouvements infimes, parfois contradictoires, souvent inconfortables.
Prenez la mort de la compagne de vie de Suzanne par étouffement en ingérant compulsivement des sucreries dans sa cuisine. Elle agonise, ne parvenant pas à ouvrir une porte coulissante récalcitrante qui formait plus tôt un hommage au running gag lié aux portes coulissantes d’un Jacques Tati. Quant à elle, Suzanne, alors inspectrice, casque audio vissé au crâne, absorbée dans son travail de décryptage d’un interrogatoire filmé, elle ne verra ni n’entendra rien. C’est brutal et d’une banalité infra-ordinaire habilement mise en scène.
Cassée et compétente
Suzanne est de ces personnages que la télévision affectionne autant qu’elle redoute. Compétente mais désorganisée, brillante mais alcoolisée, empathique jusqu’à l’épuisement et cruellement incapable de s’appliquer cette empathie voire cette bienveillance à elle-même.
La trentenaire accumule les traumas comme d’autres collectionnent les preuves : enfance marquée par l’abandon d’une mère noire qui la désirait à l’adoption avant de tomber enceinte et de longtemps la rejeter, deuil amoureux, culpabilité persistante, avortement. À force, le personnage frôle parfois à dessein le cliché de la femme trop cassée pour tenir debout.
Et pourtant, quelque chose résiste. Peut-être parce que Longpré ne joue jamais la performance du malheur. Suzanne n’est pas une martyre. Elle est épisodiquement drôle, gauche, parfois déplacée, souvent agaçante. Elle rappelle par moments la névrose sentimentale d’une Bridget Jones désenchantée, croisée avec la radicalité clinique d’un Dr. House débarrassé de son cynisme flamboyant. Chez Suzanne, la blessure n’est pas un moteur narratif : c’est un bruit de fond.

Miroir apaisant
Face à elle, Mortimer Vallant, incarné par le standupper et comédien français Thomas Ngijol au jeu étonnamment sobre et intériorisé pour le coup, agit comme un contrepoint presque trop évident. Calme, attentif, borné aussi d’une bonté silencieuse, il porte lui aussi un passé violent et des failles profondes. Là encore, Empathie flirte avec l’archétype : l’homme noir réparateur, patient, miroir rassurant de l’héroïne. En fait ce binôme participe d’abord d’une nécessité de sécurité relativement des patient-es qui peuvent se révéler violent-es, instables, imprévisibles et manipulateur/trices.
Or le personnage de Mortimer est, comme il se doit, lesté d’un passé traumatique dû à un père violent, dont il s’évade temporairement par la contemplation de la série japonaise d’animation inanimée, Capitaine Flam. Les flashbacks sur cette enfance tourmentée se débobinent façon clip au ralenti et son réel coupé. Entre Suzanne et Mortimer, il y a quelque chose de la même dynamique romcom et humoristique est à l’œuvre que dans la série X-Files entre Scully et Mulder. Coucheront… Ou coucheront pas ?, telle est la question qui flotte au cœur de leurs scènes complices.
La série a parfois du mal à échapper à cette dynamique du buddy movie, tant Mortimer fan de mélodies de comédie musicale semble écrit pour accueillir, contenir, amortir. Mais Ngijol, par son jeu retenu, empêche le personnage de devenir une simple fonction narrative. Il y a dans ses silences une fatigue réelle, une colère rentrée, qui affleure rarement mais donne du poids à l’ensemble.
Personnages secondaires
C’est peut-être chez ses personnages périphériques qu’Empathie trouve à la fois son équilibre et ses points de rupture les plus justes. Lidia, collègue et présence discrète mais déterminante, incarne une autre manière d’être au monde : moins spectaculaire, moins tragique, mais tout aussi fragile. Elle n’accumule pas les traumatismes comme Suzanne, et c’est précisément ce qui la rend précieuse. Elle rappelle que la souffrance n’a pas besoin d’être exceptionnelle pour être légitime.
Autour d’eux, les résident-es sont parfois trop réduit-es à leur pathologie et à des cas psychiatriques et à leur incertaine anamnèse. Il y a là parmi d’autres un complotiste asocial dessinant sans relâche des couvertures de produits de consommation, un barbu hirsute pyromane et désespéré, un pervers narcissique manipulateur et charmant de façade. La série s’appuie ici sur un long travail de documentation et d’entretiens avec des spécialistes, thérapeutes, médecins et patient-es. Il est perceptible dans la précision des situations cliniques. Rien n’est simplifié, rien n’est excusé. La nuance souvent prime.
La gravité des crimes commis par deux des patients qui ont tué leurs épouses est avérée. Face à ces féminicides, l’un a été déclaré irresponsable de son acte tandis que pour l’autre, c’est plus flou étant en cours d’évaluation à l’Institut psychiatrique. La manière dont est rapportée le meurtre de sa compagne qui le quitte est singulièrement glaçante et filmée de loin. Il lui assène un coup de pagaye sur la tête par derrière avant de la tuer brutalement. L’ « empathie » atteint ici ses limites chez la psy mal à l’aise. Mais qui tente toutefois de rester professionnelle et impavide face à ce cas particulièrement manipulateur et trahissant des éruptions de violence.

Trash en lévitation
Mais pas toujours. Loin de là. Et surtout lorsque l’intrigue se déplace hors de l’univers asilaire. Le traitement appliqué au personnage d’une polytoxicomane autodestructrice n’aimant que ses chiens a ici de quoi décontenancer. Cette squatteuse à la dérive n’est d’abord que cris et balancements inquiétants à l’intérieur d’un van qui l’a amenée à l’Institut psy. En surgit une sorte de réplique précarisée et sauvageonne, menottée et sanglée de la figure du psychopathe pervers et tueur en série Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux.
Son suicide assumé et progressif par ingestion de lignes de coke, médicaments et whisky biberonné donne lieu à des images agitées passées au filtre de triturations visuelles façon Trainspotting de Danny Boyle, qui suivait une bande de junkies écossais en roue libre. C’est glauque à souhait, trash et surréaliste, le personnage, sainte ou succube on ne sait trop, s’imaginant léviter sur fond de noir amniotique.
Volontairement inconfortable
Empathie est une série instable, et elle le revendique. Sa structure éclatée, faite de fragments, de retours en arrière, de motifs visuels récurrents, empêche toute immersion confortable. Les genres s’y percutent : comédie burlesque, drame intime, réalisme quasi documentaire, et surgissements fantastiques.
Ces derniers – notamment les séquences chorégraphiées de danseurs et danseuses en tutu noirs plus graphiques qu’inconscientes – divisent. Symboliques jusqu’à l’abstraction, elles peuvent sembler appuyées, voire décoratives. Mais elles fonctionnent aussi comme un langage parallèle, une tentative de dire ce que la parole clinique ne peut pas saisir. Là où le cinéaste québécois Xavier Dolan (Mommy, Laurence Anyways, Tom à la ferme) travaille l’excès et la saturation émotionnelle, Empathie choisit, dans son meilleur, l’étrangeté douce. Ici maladroite, là bouleversante, voire tire-larmes sans retenue.

Lourdeur diffuse
Empathie est une série inégale. Elle s’alourdit parfois sous le poids de ses intentions, accumule les blessures au risque de l’asphyxie, insiste là où un retrait aurait suffi. Mais cette imperfection fait partie de son geste. Comme ses personnages, la série avance sans certitude, consciente ou non de ses limites.
C’est peut-être là sa plus grande réussite : refuser la maîtrise totale. Ne pas expliquer. Ne pas conclure. Laisser le spectateur et la spectatrice avec des questions plutôt qu’avec des réponses. Dans un paysage sériel souvent obsédé par l’efficacité narrative, Empathie prend parfois le risque de la fragilité et du bancal. Et ce risque, rare, mérite d’être regardé en face.
Bertrand Tappolet
Référence :
Empathie. Série en dix épisodes de Guillaume Lonergan sur un scénario et une écriture de Florence Longpré.
Avec notamment : Florence Longpré : Dre Suzanne Bien-Aimé, psychiatre de l’Institut psychiatrique Mont-Royal et Thomas Ngijol : Mortimer Vaillant, agent d’intervention.
Photos : ©Crave
