Face à la violence et à l’anéantissement
Au FIFDH, trois gestes documentaires affrontent l’époque par trois lisières de gouffre : le corps violé, le corps déplacé et traqué, le corps assiégé. Avec Traces, A Fox Under a Pink Moon et le triptyque de courts-métrages tournés à Gaza (From Ground Zero), le cinéma ne console pas. Il recueille, expose, tremble parfois. Et c’est dans cette vibration, que quelque chose de juste advient.
Contrastes
Faisant contraster des vues de natures et paysages ici fleuris et paisibles, là dévastés, Traces, coréalisé par Alisa Kovalenko Marysia Nikitiuk, recueille les témoignages de femmes ukrainiennes victimes de violences sexuelles liées au conflit et de tortures commises lors de l’agression russe. Le film revient souvent à Iryna Dovhan, survivante devenue activiste éprouvée, engagée dans SEMA Ukraine, réseau d’entraide et de documentation pour les victimes de violences sexuelles de guerre.
Le dispositif, d’une grande sobriété, refuse l’esbroufe : pas de spectaculaire, très peu d’effets d’insistance, mais des voix, des jardins, des maisons, des paysages blessés. En somme, des lieux presque vides où la parole semble avoir dû attendre longtemps avant d’oser revenir. C’est un film de traces, au sens le plus concret : le témoignage reste après les crimes et sévices imposés.
Il y a chez la cinéaste ukrainienne Alisa Kovalenko une obstination rare : ne jamais regarder la guerre de loin. Depuis Alisa in Warland, film autobiographique né dans le sillage de Maïdan et du Donbass, jusqu’à My Dear Théo, journal de front adressé à son fils, son cinéma s’est construit au plus près du point où l’histoire déchire une vie.
Filmer depuis la brûlure
My Dear Théo prenait la forme de lettres envoyées depuis la ligne de front par une mère devenue soldate ; la critique y voyait un autoportrait brut, tenu entre la survie, l’amour maternel et la sidération des combats. Avant cela, We Will Not Fade Away s’attachait à des adolescent-es du Donbass, laissant la guerre en lisière pour mieux filmer les rêves, l’ennui, l’attente, et la façon dont l’avenir se fissure avant même l’explosion.
Cette trajectoire éclaire Traces : Kovalenko n’y change pas de sujet, elle en change la focale. Après le conflit vécu au front par la réalisatrice qui s’est engagée volontairement comme soldate, après la guerre traversée par la jeunesse, voici la guerre imprimée dans les corps des femmes.

Éthique du regard
La force du film tient précisément à ce retrait formel. Les réalisatrices comprennent qu’un tel sujet interdit presque toute virtuosité. Elles déportent souvent les récits en voix off, laissent les survivantes dans leur espace, évitent le face-à-face frontal. Cette distance n’est pas froideur : c’est une éthique. Elle laisse aux femmes la maîtrise de leur apparition. On entend alors moins une addition de cas qu’une terrible régularité de la violence : humiliation, viol, torture, négation de la personne.
Traces montre aussi qu’il ne s’agit pas seulement de trauma individuel mais de crime politique, de domination exercée sur des corps civils comme sur un territoire. Puis le film se déplace : des solitudes vers le collectif, des récits murmurés vers l’action commune. C’est là qu’il devient plus qu’un relevé d’horreurs. Il filme la sortie du silence comme une forme de reconquête.
Terreur intégrale
On songe à l’écrivaine finlandaise Sofi Oksanen dans son ouvrage, Deux fois dans le même fleuve. La Guerre de Poutine contre les femmes. Elle y explore le viol commis par les Russes comme une arme de domination. Son enquête montre comment cette violence déborde le présent, sédimente la honte, le silence et la peur, jusqu’à marquer les générations suivantes. L’autrice de Purge écrit : « L’intimidation par le viol ne concerne pas seulement les femmes, les Poutinistes partagent les données personnelles et les contacts des soldats ukrainiens et leurs proches sur les réseaux sociaux, ils leur envoient des messages en menaçant de mort ou de viol leurs mères, grands-mères et épouses. »
S’il faut chercher une limite à ce documentaire, elle est peut-être dans une construction qui privilégie parfois la fonction testimoniale au risque de lisser les singularités de mise en scène. Mais cette réserve compte peu face à l’essentiel. Traces touche juste parce qu’il ne confond jamais la douleur avec un objet de cinéma. Il fait mieux : il organise un espace où la parole blessée peut devenir une force publique. Et dans le parcours de Kovalenko, il apparaît comme le contrechamp nécessaire de My Dear Théo : d’un côté, la mère-soldate écrivant depuis le front ; de l’autre, les civiles à qui la guerre a arraché jusqu’à la maîtrise et l’intégrité de leur corps et de leur esprit.

Tenir par l’imaginaire
L’éprouvant et haletant A Fox Under a Pink Moon, coréalisé par Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi a été tourné sur cinq ans à l’aide de téléphones portables. La peintre et sculptrice Soraya, née en Iran dans une famille afghane, y documente ses tentatives pour rejoindre sa mère en Autriche. La réalisation agrège vidéos personnelles, animations, sculptures et chants. Tout concourt à montrer une jeune femme qui tente de se frayer un chemin hors d’un mariage violent et d’un ordre patriarcal étouffant.
Le plus beau dans ce film est là : dans l’évidence que l’art, pour Soraya est l’outil de survie par excellence. Ses dessins, peintures, sculptures de démons inspirées entre autres de l’art babylonien, ses figures récurrentes — le renard, la clown triste, la lune rose, les démons — ne décorent pas le récit ; ils en forment la doublure intérieure. Le film gagne alors une densité singulière. Il ne raconte pas seulement un exil ; il montre comment une jeune femme fabrique, à-même la peur, une mythologie personnelle pour ne pas être dissoute par ce qu’elle subit. Les animations tirées de ses œuvres sont des respirations oniriques au milieu d’un parcours constellé de violences. Mais aussi tissé d’échecs, d’abandons, de sévices documentés, de retours, de passages avortés et de nuits glaciales en forêt abandonnée par des passeurs sans scrupules, d’arraisonnements brutaux en Méditerranée.

Fragilités
Mais A Fox Under a Pink Moon n’est pas sans fragilités. Son parti pris de point de vue intégral produit une immersion réelle, tantôt saisissante, tantôt étouffante. Les informations factuelles arrivent tard, ou par fragments. Dans ce « vis ma vie d’exilée en fuite » impressionnant, on ne sait pas toujours où l’on se trouve, combien de temps a passé, qui accompagne Soraya.
Cette relative opacité peut être féconde, puisqu’elle épouse le désarroi d’une vie arrachée à toute stabilité ; elle peut aussi maintenir le public à distance. Surtout, le film use voire abuse par moments d’un mode sensoriel heurté : écrans noirs répétés entre les séquences, fragments éprouvants accolés sans toujours trouver leur respiration, traversées filmées au bord de l’asphyxie. Dans certaines scènes de migration clandestine — notamment ce bus surchargé où une voix d’homme hurle qu’on écrase son bébé — l’effet immersif touche à la saturation.

Tremblement immersif
On pense moins alors au journal filmé qu’à une esthétique immersive de secousse, presque de survie en temps réel, qui peut rappeler le tremblement-panique d’un Cloverfield réalisé par J. J. Abrams. Ou du Blair Witch Project. La comparaison vaut comme image critique : non pour assimiler les deux films, mais pour dire ce moment où la caméra embarquée ne produit plus seulement de la proximité, elle fabrique aussi du chaos. Or l’épreuve a-t-elle besoin d’être redoublée par une grammaire de l’ébranlement ?
Le film tient pourtant parce que Soraya elle-même le tient. Son visage, sa voix, ses œuvres, sa manière d’habiter l’image lui donnent une nécessité que beaucoup de récits d’exil n’atteignent jamais. Et le contexte rend cette nécessité plus aiguë encore : en 2025 et 2026, les retours forcés d’Afghan-es depuis l’Iran et le Pakistan ont atteint des chiffres massifs selon l’ONU ; les experts onusiens ont demandé leur arrêt immédiat, rappelant que l’Afghanistan n’est pas un pays sûr, en particulier pour les femmes et les filles, systématiquement privées de droits fondamentaux sous le régime taliban.
Quant aux bombardements intenses touchant notamment Téhéran et l’Iran depuis le 28 février dernier, ils constituent une menace létale majeure aussi pour les trois millions d’Afghan-es déjà largement impacté- s par les pluies acides et toxiques et émanations de raffineries en feu qui polluent tous les puits et les nappes phréatiques. Ces bombardements ouvrent ainsi sur une crise humanitaire et environnementale majeure. Lire le film à la lumière de ces réalités n’en fait pas un dossier, mais cela mesure mieux ce qu’il engage : non pas seulement partir, mais partir d’un monde qui vous refuse déjà.

Gaza, filmer malgré tout
Depuis les tueries et prises d’otages du 7 octobre 2023 commises par le Hamas, Gaza est encore soumis , malgré un fragile cessez-le-feu, à la destruction complète des villes, terres agricoles et infrastructures notamment sanitaires, tout en étant soumis à la famine. Deux millions de Gazaoui-es sont sans aucun avenir.
Le programme From Ground Zero + rassemble trois poignants courts-métrages tournés dans l’enclave — Hassan de Mohammed Al Sharif, The Wish d’Aws Al Banna et Very Small Dreams d’I’timad Washah — dans un projet initié par Rashid Masharawi pour donner la parole à des cinéastes gazaoui-es et témoigner de l’invasion israélienne. L’œil découvre le déplacement forcé d’un adolescent séparé des siens ; le théâtre comme tentative de métaboliser le traumatisme chez des adolescentes ; la survie quotidienne de femmes dans les camps.
Au milieu des décombres et du bruit des bombes, l’initiative From Ground Zero +, portée par le cinéaste Rashid Masharawi, s’impose comme une archive essentielle de l’âme palestinienne. Les trois courts-métrages distincts invitaient à ne pas regarder pas seulement la guerre, on entre dans l’intimité d’un peuple qu’on tente de déshumaniser. Leur force commune ? Révéler que la dignité, à Gaza, est une lutte aussi vitale que la recherche de nourriture.
Urgence des corps féminins
Very Small Dreams d’I’timad Washah est peut-être le film le plus dérangeant par sa douceur. Tourné sous les tentes des déplacés à Rafah, il suit le quotidien de femmes palestiniennes tentant de préserver l’intégrité de leur corps. Derrière la caméra, on devine ce que l’image ne montre pas crûment mais que les rapports des Nations Unies crient haut et fort : la guerre silencieuse des infections. Ce film documente ce que les rapports des ONG, comme celui du Fonds des Nations Unies pour la population, chiffrent froidement : 700 000 femmes et filles en âge de menstruer vivent un calvaire sanitaire.
Avec près de 90 % des infrastructures d’eau et d’assainissement détruites, les femmes sont confrontées à un choix absurde et dangereux. Face à la pénurie et au prix exorbitant des protections (parfois 15 dollars le paquet, un luxe inaccessible), elles découpent des morceaux d’éponges ou déchirent leurs vêtements. Ces tissus, impossible à stériliser et lavés sans intimité dans des camps surpeuplés, provoquent des infections urinaires et utérines graves.
Le film de Wishah capte cette indignité supplémentaire : cette pudeur bafouée où l’on ne peut même pas laver à l’abri des regards ces chiffons souillés. Very Small Dreams ne filme pas le pathos, mais la résistance ultime : celle de préserver sa santé quand le monde vous a oubliée.
Psyché blessée et survie
The Wish (Le Souhait) de Aws Al Banna aborde cette crise par un prisme différent : celui de la santé mentale. Le film se déroule dans un espace de théâtre, un refuge où les participants extériorisent leurs traumatismes liés à la perte, à la destruction et aux « aléas de la vie quotidienne ». Mais ces « aléas » sont violents. Comment une jeune fille peut-elle jouer ou rêver lorsqu’elle souffre d’infections non traitées, ou lorsqu’elle vit dans la peur permanente de fuir sous les bombes ?
Le metteur en scène utilise le drama-thérapie pour panser les plaies, mais le contexte sanitaire empire ces blessures invisibles. Comme le souligne un rapport de Médecins du Monde, 36 % des consultations à Gaza concernent des infections génitales, et les fausses couches ont augmenté de 300 %. La santé reproductive étant attaquée, c’est l’avenir d’un peuple qui est compromis. The Wish montre que retrouver un semblant de sécurité psychologique passe d’abord par la guérison du corps, un luxe que Gaza ne peut plus s’offrir.
Hassan, ou l’errance solitaire
Hassan de Mohammed Alshareef incarne l’autre facette de cette désintégration sociale : l’isolement des jeunes. À 17 ans, Hassan est arrêté pour avoir tenté de ramener de la farine à sa famille. Ce n’est pas qu’un film sur la faim, c’est un film sur la dislocation. Pendant quinze mois, il est séparé des siens, seul dans une enclave surpeuplée.
Cette errance fait écho à la situation de centaines de milliers de femmes chefs de famille, désormais seules après avoir perdu leur mari . Le film pose une question essentielle : que reste-t-il du lien social quand même les liens du sang sont rompus par le déplacement forcé ? Hassan erre, cherchant un toit, de la nourriture, mais aussi et surtout un visage connu. Il est le miroir masculin de cette perte de repères, où le simple droit d’être avec sa famille devient un combat.
Ce qui frappe, dans ce triptyque ? Le refus du grand énoncé et des effets de style. Hassan ramène la guerre à une marche, à la faim, à l’obsession de rentrer chez soi. The Wish déplace la douleur vers la scène, vers le geste de représenter pour ne pas être englouti. Very Small Dreams paraît tenir dans son titre même une politique du minuscule : quand tout manque, persister devient déjà une forme de résistance. À côté de Traces et de A Fox Under a Pink Moon, ces courts prolongent la même question. Soit comment filmer quand le monde réduit l’existence à la fuite, à l’anéantissement et à la blessure ?
Bertrand Tappolet
Référence :
Traces. Projection le 15 mars au Théâtre Pitoëff, Genève, suivie d’une discussion « Les Ukrainiennes, cibles de crimes sexuels organisés. », dans le cadre du FIFDH, du 6 au 15 mars, Genève.
Photos : Traces (3 premières) ; UKR, POL 2026, Panorama ©Alisa Kovalenko
Photos : A Fox Under a Pink Moon (3 dernières) : ©Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi
