Les réverbères : arts vivants

Face au cancer, la force d’un opéra contemporain

Avec Mitosis : an LSD Opera, Brandy Butler signe une œuvre qui regarde la fin de vie sans détour, sans fard ni promesse de salut. Un opéra contemporain qui refuse le spectaculaire comme le pathos, et choisit un chemin plus rare : celui de la durée, de l’écoute, de l’expérience partagée. Mêlant, soul, jazz et électro, voici une œuvre pertinente et poignante.

Cet opéra ne raconte pas la mort comme un événement final, mais comme un état continu, une présence constante qui accompagne chaque geste, chaque respiration, chaque souvenir. Dès les premières minutes, la protagoniste principale, une trentenaire atteinte d’un cancer prévient le public : « Au début de cette histoire, je serai en train de mourir… au milieu aussi – en levant le poing – … et à la fin, probablement encore. »

Rien à attendre d’autre que cette traversée, dont l’issue est connue comme par le blockbuster Titanic rappelé non sans ironie dans le livret. « Vous êtes tous allés voir Titanic. / Vous saviez exactement comment ça finirait, / et vous y êtes allés quand même. / Certains même plus d’une fois. / C’est cool. / Nous n’avons pas le même budget, / mais je ferai de mon mieux. »

Chant inspiré

Dans le rôle de cette femme  qui se refuse d’abord à trépasser si jeune, la chanteuse suisse basée à Bâle, Annie Goodchild, fait preuve d’une rare aisance sur des lignes mélodiques tuilant pop, électro, soul, jazz, folk et gospel. Chez Butler, la musique composée aux côtés d’Annie Goodchild et Ramón Oliveras est partie prenante du jeu même de l’écriture. De l’amont de la construction de la partition à l’aval de son interprétation.

Les répétitions de mots et sonorités sont une part importante dans la création de sens. En témoigne la réitération initiale sous forme de ritournelle du mots « tests » (« examens »). Or le protocole chanté correspond trait pour trait à la réalité d’un traitement du cancer et d’états de conscience face à la maladie. L’épisode est abordé sur un mode choral et chorégraphique. Le personnel médical cerne littéralement qui est manipulée, infantilisée. La colonne sonore électro dissonante ouvre sur sur une pantomime avec lavage de mains minutieux que n’aurait pas renié une Valeska Gert, pionnière allemande du grotesque et de la performance et sa gestuelle provocatrice traversée d’autodérision.

Traversée de battements de cœur devenant rythme percussif et suspens et dissonances, la pièce utilise parfois une forme de « Sprechgesang », ce « parlé-chanté » caractéristique notamment du mélodrame musical au siècle dernier. On le retrouve par exemple au détour de la création du Pierrot Lunaire de Schönberg en 1912. Comme pour Samuel Beckett, tout dans le son et la voix est musique et musicalité à part égale. Du mot au timbre des voix et au rythme même de la phrase.

Respiration naturaliste

Le dispositif est simple, presque nu. Une femme apprend qu’elle va mourir d’un cancer. Autour d’elle : des thérapeutes, d’autres patient-es, des figures qui apparaissent, se dédoublent, se recomposent. Le spectacle revendique une définition élémentaire de l’opéra : une histoire racontée par la musique, la danse,  les mots et les séances mutiques de contemplation de rêve et de rire en commun allongés en détente au sol.

Ici, pas d’alternance air-dialogue, mais une   respiration naturaliste En témoignent chez l’héroïne ce moment d’attente solitaire à écouter le chant des oiseaux, le battement de leurs ailes et regarder longuement les rabes s’agiter au vent dans sa chambre d’hôpital aux murs jaunes et orange. C’est si vrai. S’ensuit un ballet de gestes somatiques stylisés inlassablement répétés chez une personne hospitalisée. Elle est diffractée entre quatre interprètes sur une musique doucement percussive et syncopée.

La voix chantée devient matière première, véhicule d’une pensée qui ne cherche pas à expliquer mais à faire ressentir. On n’écoute pas Mitosis, on y entre. Dans une atmosphère de musical queer et soul. Il faut voir l’excellente chanteuse qu’est Brandy Butler se déhancher en thérapeute lors d’une possible conférence Ted[1] avec projections en chantant  : « C’est le LSD, le PCP, la MDMA, la kétamine, l’ayahuasca et le DMT. Peyotl, mescaline, champignons, graines de liseron, 2C-B, ololiope. »

Le corps objectivé, l’ego en résistance

Mitosis commence là où beaucoup de récits s’arrêtent : au diagnostic. Le corps, jusque-là familier, devient territoire hostile, réduit à des chiffres, des images, des protocoles. Butler montre avec une acuité presque clinique cette objectivation biomédicale : le corps comme problème à gérer, à contenir, à nommer.

D’abord assise face à sa thérapeute, l’héroïne met sobrement sa voix incroyablement sinueuse au service d’une plainte si ce n’est une lamentation retenue regrettant le fait de pas disposer de plus de temps pour vivre cette vie. « Suis-je triste, ou est-ce de la colère ? / Suis-je ce corps, cette maladie ? / Suis-je tout, ou suis-je fausse ? / Puis-je être transformée et rester moi-même ? », s’interroge le personnage central en sortant de chez le médecin pour qui les chances de survie paraissent minces. Des questions cruciales, identitaires, qui traversent parmi d’autres les récits de Fritz Zorn (Mars), Thomas Bernhard et Hervé Guibert. Au cœur de ce tableau, l’orchestration tutoie des pics de lyrisme cinématographique adossés à une ligne de pizzicati folk-rock de guitares en écho.

L’héroïne est certes encore vivante, mais déjà déplacée hors d’elle-même. Ce déplacement est au cœur du spectacle. Il ne s’agit pas seulement de mourir, mais de continuer à vivre alors que tout, autour, vous intime de vous préparer à disparaître. Le traitement initialement proposé comporte sa kyrielle d’effets secondaires qui sont le lot des personnes en lutte avec le crabe : terreurs nocturnes, douleurs thoraciques, constipation sévère.

C’est dans cet interstice qu’intervient la thérapie assistée par psychédéliques. Le LSD[2] n’est jamais présenté comme une solution magique, encore moins comme un manifeste idéologique. Il est une hypothèse, une tentative. Butler insiste sur l’échec autant que sur l’ouverture. Lors de la première séance collective, tou-tes les patient-es « partent » – sauf le personnage central.

Elle s’ennuie, résiste, rejette la musique, trouve tout « trop fort », « trop lumineux », « ennuyeux ». Cette scène, d’une justesse désarmante, désacralise immédiatement le récit psychédélique. Lâcher prise n’est pas une injonction que l’on applique. L’héroïne le dit, presque honteuse : « Je ne sais pas comment mourir. » Et cette phrase miroir de nos vies en sursis, suspendue dans l’espace, devient le véritable nœud dramatique de l’œuvre.

Musique comme organisme

La force de Mitosis réside aussi dans sa composition musicale, conçue comme un organisme vivant. La partition, co-écrite avec Annie Goodchild et Ramón Oliveras, évolue selon deux états distincts mais poreux. D’abord, une forme proche de la chanson : mélodies reconnaissables, paroles frontales, structure lisible. Puis, progressivement, la musique se délite. Les motifs se répètent, se fragmentent, se déforment. Les boucles et polyrythmies dissolvent la perception du temps. On ne suit plus une narration ; on traverse un paysage sonore.

Cette mutation est guidée par la métaphore centrale de la mitose – ce processus biologique par lequel une cellule se divise pour permettre la vie. Ici, la division devient principe dramaturgique et musical. Un sifflement se transforme en son d’hôpital, puis en drone, puis en chœur.

La musique ne commente pas le voyage psychédélique : elle se comporte comme lui. Elle agit sur le corps du spectateur, installe une forme de transe douce, parfois inconfortable, toujours précise. Le mixage spatial enveloppe la salle, brouille les repères, fait circuler le son comme une matière mouvante. On comprend alors que Mitosis ne cherche pas à représenterle vécu sous LSD au fil du mourir, mais à en éprouver la texture, le ressenti.

Dans ce processus, un récit discret agi comme un pivot émotionnel : le souvenir d’enfance de la thérapeute. Il est emprunté aux écrits d’Elisabeth Kübler-Ross, la psychiatre helvético-américaine, souvent dépeinte comme pionnière d’une nouvelle approche des soins palliatifs pour les personnes en fin de vie. Sa mère tombe, se relève et cela rassure : « Les gens tombent et se relèvent. C’est ça, la vie. Et ça suffit. » Butler transforme ces deux phrases en chanson. Ni morale, ni consolation. Une simple vérité, posée là, qui résonne longtemps après.

Se diviser pour tenir

Au cœur de la seconde partie, la figure centrale se dédouble. Puis se redouble encore. Des versions d’elle-même apparaissent : certaines identiques, d’autres altérées, porteuses de possibles passés ou futurs.. La division n’est pas une perte, mais une expansion. Butler s’inspire ici des récits de personnes ayant vécu des expériences psychédéliques. Elles décrivent souvent une dissolution de l’ego et un sentiment d’appartenance à quelque chose de plus vaste. Projetées sur écrans, les « cellules » deviennent un chœur intérieur, une mémoire collective. Elles lui rappellent qu’elle n’est ni la première, ni seule.

Des tableaux scéniques au ralenti accompagnent les mouvements des doubles de l’héroïne. Les interprètes semblent évoluer en apesanteur, au fil d’un rituel qui les mène aux confins de présences spectrales : figées, interdites, parfois déroutantes. L’ensemble évoque une lente déambulation dans le sillage de la danse butō, mais aussi un théâtre singulier de gestes et de postures, proche de celui du Théâtre du Radeau, fondé par François Tanguy, en France. De m^me la longue séquence quasi-final où se superposent sur un immense écran de face à la jeune femme : souvenirs vernaculaires, images historiques d’actualités et plans de coupes sur des cellules.

Vivre avec

Pendant les répétitions, la vie a continué de frapper : un parent perdu ici, un proche disparu là. L’œuvre est devenue un contenant, un espace collectif où déposer la peine. On ne guérit pas du chagrin. Mais on peut apprendre à vivre avec comme un possible qui n’éludeaucune douceur, suggère le livret.

Le spectacle ne donne pas de réponse. Il pose des questions en musique. Comment se préparer à l’inéluctable ? Comment trouver la paix quand le corps vous trahit ? Comment, enfin, accepter de n’être qu’une cellule dans un organisme plus vaste, qui continue de vivre après vous ?

En sortant de la salle, l’on n’a pas l’impression d’avoir vu un spectacle sur la mort. Mais d’avoir vécu, pendant une heure et demie, à ses côtés. Comme une compagne. Pas une ennemie. Et c’est peut-être là le plus grand tour de force de Brandy Butler : nous faire sentir que mourir, aussi, peut être une forme de lien archaïque avec ce constitue l’essence humaniste et empathique de notre vivre ensemble.

Apprivoiser la fin

Se dépliant sur une composition musicale en état de grâce mêlant une sorte de marche funèbre façon Nouvelle Orléans noire à une atmosphère épiphanique et sereine, le médusant soliloque final – le Death Soliloquy – ne promet aucune illumination. La paix n’y est pas donnée ; elle est répétée, travaillée, presque apprise. « Je reprends le contrôle en renonçant au contrôle », chante celle qui va mourir. Cette idée traverse toute l’œuvre : mourir comme un geste à répéter, une expérience à apprivoiser.

Le théâtre, lui aussi, n’est-il pas une répétition ? On répète le deuil, la perte, l’abandon. Et le public vient répéter avec l’équipe artistique Butler parle volontiers de « répétition générale », reprenant une expression entendue chez des médecins travaillant sur les psychothérapies assistées par psychédéliques, notamment Peter Gasser, psychiatre helvétique connu pour ses recherches sur les psychothérapies assistées par psychédéliques (LSD et MDMA). Le théâtre devient alors un lieu d’entraînement sensible, un espace où l’on peut, collectivement, s’approcher de l’inacceptable sans être seul.

Mitosis laisse une empreinte singulière. On n’en sort ni apaisé ni accablé, mais déplacé. Comme après une longue conversation inattendue abordant notamment en creux le fait qu’une personne en fin de vie exprime un désir de mort, voire de suicide assisté ou d’euthanasie.

Brandy Butler ne cherche pas à réparer la mort ni les vivants. Elle ouvre un espace pour regarder la mort, l’écouter, peut-être lui faire une place. Et dans un monde qui repousse sans cesse la fin hors champ, cet opéra-là agit comme un geste rare : tenir la mort dans la lumière, assez longtemps pour qu’elle cesse d’être un tabou, sans jamais devenir un spectacle.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques:

Mitosis : an LSD Opera, de Brandy Butler, au Théâtre de Vidy les 4 et 5 décembre 2025

Mise en scène et conception : Brandy Butler

Avec Annie Goodchild Brandy Butler David Attenberger Ivy Montiero Ruth Schwegler

Composition musicale : Brandy Butler Annie Goodchild Ramón Oliveras

Production musicale : Ramón Oliveras

https://www.vidy.ch/fr/evenement/brandy-butler-mitosis-an-lsd-opera/

Photos : © Philip Frowein

[1] Une conférence TED (Technology, Entertainment, Design) est un événement mondial où des experts et expertes partagent des idées estimées inspirantes et innovantes. Elles recoupent science, arts, politique et autres domaines. Avec pour mission « de propager des idées qui méritent d’être partagées », ndr.

[2] Depuis les années 1960 jusqu’aux essais modernes, la plupart des données disponibles suggèrent que le LSD, dans un cadre thérapeutique structuré, peut réduire de façon importante l’angoisse, la détresse existentielle et parfois la douleur. Ceci chez des personnes atteintes de cancers très avancés ou d’autres maladies terminales, ndr,

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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