Faire échos
Du 19 au 29 mars, Le Commun (Genève) devient sur deux étages une chambre d’échos. La compagnie sturmfrei de Maya Bösch y déploie un festival, Écho. Il prend Les Métamorphoses d’Ovide comme une matière à frotter, à critiquer. On entre par des roseaux suspendus, on croise un corps qui danse avec un alto, on appelle les morts dans une cabine téléphonique. Et quelque chose insiste.
Traversée des roseaux
Dès le seuil, on est dedans. Mille et un roseaux suspendus occupe le volume, des tiges de Camargue plantées au plafond, qui tremblent au passage des corps. On entend des voix sans voir celles qui parlent. Créateur d’environnements et installations sonores, Rudy Decelière a travaillé les archives audios de la compagnie sturmfrei fondée par Maya Bösch – vingt-cinq ans de créations. Pour en faire une matière qui circule, se froisse, se répond. Par endroits on distingue des mots, ailleurs ce n’est plus que du souffle, de la pulsation. On peut rester à l’extérieur de ce rideau végétal ou choisir de s’y enfoncer. Les voix deviennent plus proches, puis s’éloignent. On ne sait plus très bien qui parle, ni d’où.
Maya Bösch parle de « milieux vivants » plutôt que de scénographies. La distinction importe : il ne s’agit pas de planter un décor mais de créer des environnements qui travaillent avec ceux qui les traversent. Je suis le ciel propose une chambre d’écoute où la voix de la comédienne Barbara Baker lit un texte inédit d’Anne Carson, poétesse, essayiste, traductrice du grec ancien et professeure d’histoire à l’aura internationale. Le ciel y raconte sa propre généalogie, sur sept jours, fait du ciel non pas un motif lyriqueCe renversement – la hauteur parlant d’elle-même, la vastitude devenant voix située – engage déjà toute une politique du festival. On ne regarde plus le ciel ; on écoute ce qui, d’ordinaire, nous surplombe et nous échappe. C’est une proposition étrange, à la fois très simple et vertigineuse : prêter sa voix à ce qui nous contient, nous dépasse, et n’a normalement pas de parole.
Happening et dialogue avec les mort e s
Le happening Ma Métamorphose, imaginé par Maya Bösch, inaugure le festival avec un chœur de vingt-cinq personnes issues de la société civile. On comprend que le geste n’a rien d’un simple prologue participatif. Il s’agit d’éprouver les premiers rapports possibles avec les espaces transformés du Commun : frottement, confrontation, relais, hybridation. Ce lexique est important. Il ne promet pas l’harmonie ; il promet du contact, parfois rude. Le chœur n’illustre pas une idée de communauté, il en teste les tensions.
Plus loin, Téléphone du vent reprend le dispositif créé par Itaru Sasaki au Japon après le tsunami de 2011 : une cabine où l’on peut appeler les disparu-es. Ici pas de ligne, bien sûr. Juste un vieux combiné, un espace clos où s’asseoir seul. On peut, si l’on y entre, sentir que le théâtre a toujours fait ça – parler aux morts, leur prêter voix, les maintenir dans le cercle des vivants. Une chambre pour parler à l’absence, non comme effet poétique, mais comme nécessité concrète. On peut y voir une adresse aux mort-es qui touche au théâtre lui-même. Cette chambre n’est pas spectaculaire ; elle est un retrait. Et ce retrait compte dans un festival qui, par ailleurs, multiplie les circulations, les passages, les voix. Écho comprend qu’une résonance plurielle ne vaut rien si elle n’inclut pas ce qui manque, ce qui s’est retiré, ce qui ne répond plus.

Ovide palimpseste
Les Métamorphoses d’Ovide sont partout et nulle part. Elles fournissent le cadre, le prétexte, la nappe phréatique. Mais le festival gratuit et sans réservation (hors les ateliers) travaille ce texte moins comme un chef-d’œuvre à vénérer que comme un objet à défaire. La dramaturge Michèle Pralong a lancé un chantier intitulé Ovide Marginalia : un seul exemplaire des Métamorphoses dans la traduction de Marie Cosnay circule depuis trois mois entre les artistes. Chacun-e annote, rature, coud. Le livre devient un carnet de bord collectif, un document des désaccords et des adhésions. Ce qui est alors à l’œuvre est moins le poème d’Ovide qu’un palimpseste de nos lectures contemporaines.
Le professeur de littérature française à l’Unige et poète, Martin Rueff, propose chaque soir un Ovide Reset – de courtes variations qui convoquent les bugs de la langue, ses dysfonctionnements. Il lit Ovide comme une machine poétique archaïque et toujours en surchauffe, capable de dialoguer avec les fractures d’hier et de demain. L’idée court tout au long du festival : le poème ancien n’est pas un dépôt sacré, mais un outil pour dérégler le présent.
Tout cela dessine moins un festival autour d’Ovide qu’un champ de réverbérations. Le texte ancien n’y tient qu’à condition d’être déplacé, attaqué, retourné. On songe alors à une colonne vertébrale, loin de tout piédestal.
Corps qui tiennent
Parmi les performances du soir, Viola Stanca de Marie Jeger dialogue avec son alto au milieu des roseaux suspendus. Elle danse, elle joue, elle chante, l’instrument devient une extension du corps ou le corps une extension de l’instrument. Il y a quelque chose de têtu dans cette recherche d’hybridation – comme si les catégories (musicienne, danseuse, chanteuse) ne tenaient pas face à ce qui cherche à passer.
Performeuse et chorégraphe historique, Marie-Caroline Hominal, crée Pour Écho spécialement pour le festival. Elle semble occuper une autre place. Plus mobile, plus joueuse aussi. On souligne chez elle une puissance de transformation qui passe autant par la danse que par la voix. L’artiste ne vient pas déposer une pièce existante : elle accepte de fabriquer in situ, de danser beaucoup, de lire des textes, de se laisser travailler par ce qui l’entoure.
Écho, la figure mythologique
Le titre de la création signée Hominal dit bien son ambiguïté : pour le festival, certes, mais aussi pour la figure d’Écho elle-même. Non la nymphe décorative, mais celle qui reste prise dans la parole de l’autre, condamnée à ne renvoyer que ce qu’elle entend. Le festival n’évacue pas la brutalité de ce récit ; elle la met au travail. Chez elle, Écho n’est pas une allégorie de la communication, mais une figure blessée de la résonance. L’artiste est de celles qui savent que le corps n’est jamais tout à fait stable, qu’il est toujours pris dans des flux qu’il ne contrôle pas – et que c’est là que la danse commence.
La figure d’Écho, qui donne son nom à la manifestation, est ainsi des plus tourmentées. Dans le mythe, elle est punie par Héra pour avoir couvert les adultères de Zeus : elle ne peut plus que répéter les fins de phrases. Elle tombe amoureuse de Narcisse et, ne pouvant s’exprimer que par ce qu’il dit, dépérit jusqu’à ce qu’il ne reste d’elle que sa voix. Les Métamorphoses sont pleines de ces violences faites aux femmes, et le festival ne les efface pas. Le livre annoté qui circule porte sans doute des traces de colère dans ses marges.
Yoh Morishita, chorégraphe et danseuse venue de Vienne, présente Chrysalis. Elle imagine un futur où le corps devient terrain de métamorphose, traversé de matières organiques – coquillages, tentacules, rhizomes. Sur scène avec une musicienne électronique, elle recompose sans cesse ses mouvements, ses identités. Dans Chrysalis, Yoh Morishita met en scène la transformation comme principe vital. Sa gestuelle fragmentée, traversée de mouvements simultanés, trouble les frontières entre l’humain et l’inerte, tandis que les formes se composent et se défont en permanence. La création sonore électronique de Marija Jociūtė accompagne cette mue lente et inquiétante. La pièce interroge ainsi notre rapport au changement, à l’étrangeté et à l’identité. On pense aux axolotls dont parle Maude Lançon dans sa performance en langue des signes à l’affiche du Festival : ces salamandres aquatiques qui restent larves toute leur vie. Elles peuvent perdre une patte et la retrouver.

L’artiste allemande Claudia Bosse travaille depuis longtemps les formes de violence inscrites dans l’espace. Avec Cracks in Landscape, elle poursuit sa série haunted landscape/s et approche des territoires blessés par la guerre, l’extractivisme, les bouleversements climatiques. Ce qui intéresse dans son geste, c’est qu’il ne sépare jamais le paysage de ce qui le hante. Il y a la terre, le sel, le latex, les sons ; il y a les strates, les creusements, les esprits qui respirent encore dans ce qui a été ravagé. Son poème performatif donne au paysage une mémoire physique. Il fait entendre que la catastrophe n’est pas derrière nous : elle travaille encore sous nos pieds.
Ce qui insiste
Le festival n’est pas qu’un alignement de performances. Il y a des installations qui durent, qu’on retrouve chaque jour en revenant. Les vidéos d’Oliver Ressler, Everything’s coming together while everything’s falling apart, documentent sur six écrans les luttes climatiques entre 2016 et 2020. L’œil découvre des corps qui se rassemblent, qui occupent, qui résistent – et l’échelle de ce qu’ils affrontent donne le vertige. À côté, Linn Molineaux brode pendant huit jours en public, Sewed into this world, répare des tissus, coud des aquarelles, oppose au désastre le geste lent et minuscule de repriser.
L’artiste visuelle polonaise Katarzyna Krotki dévoile Mon intimité, une vidéo où elle travaille ce qui lui est arrivé il y a vingt ans en filmant ses photographies : une scie a pris sa main. Elle ne dévoile pas l’accident, elle parle en voix off de la neige, la forêt de la Pologne entrant en dialogue avec ses fragments de corps refigurés en prothèses. La transformation n’est pas ici un concept poétique – c’est une nécessité physique, une façon de continuer à vivre avec ce qui manque. « Krotki, confie Maya Bösch, a transformé photographiquement une atteinte physique qu’elle ne veut pas réduire à la lamentation. »

Mémoires du monde
Christiane Vollaire et Philippe Bazin présentent Terre brûlée, une « projection parlée » à deux voix sur les immolations en Bulgarie en 2013. La philosophe et le photographe ont rencontré ceux qui ont survécu, les proches, des témoins. La philosophie de terrain de Vollaire ne surplombe pas ce qu’elle documente : elle se tient au plus près, écoute, restitue. En 2013, tandis que les regards se tournaient vers Istanbul, la Bulgarie connaissait elle aussi un vaste soulèvement. À Sofia comme dans le pays, des dizaines de milliers personnes ont manifesté contre la pauvreté et ce qu’elles estimaient être un « système mafieux ». Pendant tout l’été, la place devant le palais présidentiel est restée occupée, sur fond d’une vague d’immolations qui a traversé le pays jusqu’à ses campagnes les plus reculées. Le photographe et la philosophe ont voulu saisir ce que traduisent ces gestes
L’artiste performeur et médiéviste Clovis Maillet, propose, lui, une relecture écotransféministe d’Ovide. Il s’arrête à Tirésias, le devin qui change deux fois de sexe après avoir frappé des serpents, et aux femmes changées en plantes. Maillet voit dans ces métamorphoses une mémoire d’un monde où espèces et genres se mêlent – une ressource pour penser ensemble luttes écologiques et luttes des minorités.
Laisser partir
Pour la clôture, La Ribot présente Desaparecer / dis-paraître. Ce n’était pas le projet initial. Une de ses interprètes, Maria João Pereira, qui dansait dans Happy Island et vivait avec un handicap, est morte le 3 février dernier. Elle avait demandé à être enterrée avec le costume qu’elle portait dans la pièce – une aile de serpent. La Ribot a dédié à sa mémoire ce film qui sera projeté en présence de la chorégraphe.
Double métamorphose : la morte rejoint la terre dans le costume qui l’a transformée sur scène, et la pièce change de sens, devient un tombeau, une trace. Katja Brunner, dramaturge zurichoise multiprimée, écrit en direct sur un écran pendant la performance qui précède la clôture. Écrire après demain – un script qui se fait sous nos yeux, au rythme des corps. Elle affirme l’imaginaire d’un après, une méditation sur les flux, au-delà du festival.

Ce qu’on emporte
On ressortira peut-être de ces onze jours avec des images qui ne s’oublient pas tout à fait. Les roseaux qui tremblent. La cabine téléphonique vide. Le corps de Marie Jeger plié et déplié sur son alto. Mais aussi le sentiment que quelque chose s’est cherché là, collectivement. Maya Bösch dit que le théâtre est pour elle une façon de « parler aux morts », et qu’Écho est né d’un désir simple : « écouter les transformations du monde et les traverser ensemble ». La formule pourrait sembler vague si le festival ne lui donnait pas son épaisseur concrète – ces heures passées à défaire un livre, ces gestes de broderie, ces voix qui reviennent dans les roseaux.
On se demande parfois, devant les œuvres qui prennent la métamorphose pour thème, si ce n’est pas devenu un poncif un peu mou – tout change, tout est fluide, les identités se défont. Mais ce qui traverse Écho est plus rugueux. Les transformations dont il est question ici ne sont pas des métaphores confortables. Elles ont à voir avec la perte, le deuil, la violence subie, la nécessité de continuer malgré. Krotki ne célèbre pas sa main coupée – elle cherche comment vivre avec. Vollaire et Bazin ne transforment pas l’immolation en spectacle, mais tentent de comprendre ce que cet acte dit de notre monde. La Ribot ne fait pas une pièce sur la mort – elle accompagne le souhait d’une amie. Alors peut-être que la métamorphose, ici, n’est pas ce qui change pour devenir autre chose. Plutôt ce qui insiste, ce qui revient, ce qui ne passe pas. L’écho, justement.

Physicalité des écritures
Ce qui traverse tout le travail de la metteuse en scène et performeuse Maya Bösch, depuis la création de sa compagnie sturmfrei en 2000, c’est un refus obstiné de séparer les disciplines et une manière très physique d’habiter les textes. Qu’elle aille chercher la prose de Peter Handke dans les sous-sols des Hôpitaux universitaires pour Souterrainblues, qu’elle transforme le Commun et le Centre de la Photographie en territoire d’exploration de la mémoire avec Explosion of Memories, qu’elle installe son controversé Cheval de bataille à la Galerie Zabriskie Point, ou qu’elle donne corps aux mots de Velibor Colic dans Manuel d’exil avec Jean-Quentin Chatelain comme à ceux d’Elfriede Jelinek ou d’Allen Ginsberg, dans une œuvre multiple. Elle fut saluée par deux Prix suisses de théâtre, en 2015 et 2022, pour cette façon très personnelle de bousculer les cadres et de chercher, partout, ce qui dans la langue et dans les corps peut encore nous surprendre.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
Écho, Le Commun, 10 rue des Vieux-Grenadiers, Genève. Du 19 au 29 mars. Gratuit et sans réservation exceptés les ateliers. Renseignements.
© Photo Christian Lutz : trois premières photos et la dernière. Photos de répétitions de Ma Métamorphose de Maya Bösch.
© Photo Sara Piñeros :Chrysalis Yoh Morishita
© Image extraite de : Everything’s coming together while everything’s falling apart d’Oliver Ressler
© Philippe Bazin, Prison de Burgas, Bulgarie, été 2014, photographie extraite de la projection parlée Terre brulée.
