Le banc : cinéma

Frères sous haute tension

Un braquage ancien, un magot enterré en forêt, un frère libéré après quinze ans, l’autre dissous dans des identités de secours — Viking certains jours, John Lennon d’autres. Avec Le Dernier Viking, Anders Thomas Jensen relance sa mécanique de comédie noire sur une promesse simple (retrouver l’argent). Et fait surgir autre chose : un pacte fraternel qui se paie en chair, en mémoire et en déni. Au milieu d’une violence qui revient comme une ritournelle. 

À sa sortie de prison, Anker (Nikolaj Lie Kaas) veut récupérer sa part d’un butin de braquage que son frère Manfred (Mads Mikkelsen) a caché près de leur maison d’enfance. Problème : Manfred ne se souvient plus – et vit désormais sous une identité mouvante, dissociée, se croyant tour à tour Viking ou John Lennon. Alors que la maison familiale, devenue un Airbnb, rouvre les plaies d’une enfance sous emprise, un criminel attiré par l’argent se rapproche. La quête du magot se transforme en course intérieure : retrouver un lieu, un souvenir, un frère. 

Dans sa partition d’un viking gauche, emprunté et timide de Cosplay essentiellement enfantin, Mikkelsen s’acharne à prendre l’exact contre-pied du rôle qui l’a révélé à un large public. Celui de One-Eye dans Le Guerrier silencieux, réalisation ultra violente de Nicolas Winding Refn à la rage contemplative (2009). Dérivant lentement vers la mort, on suit un guerrier viking muet et borgne, prisonnier cherchant à s’échapper. Une interprétation physique et viscérale où il n’a quasiment aucun dialogue, communiquant par sa présence et son corps. 

Fable animée 

Une fable animée ouvre Le Dernier Viking : celle d’un prince manchot et d’un souverain viking si épris d’équité qu’il exige que tous ses sujets se coupent un bras. On reste interdit devant ce conte gore. On l’oublie presque, happé par la comédie noire qui suit. Puis le film se referme sur cette même image, et tout bascule.  

Ce n’était pas un simple prologue grotesque, mais la clé de voûte d’un univers où la mutilation n’est pas une punition, mais une condition de l’appartenance. Le cinéaste danois Anders Thomas Jensen, pour sa sixième collaboration avec son compatriote icône du cinéma – instituteur faussement accusé de pédophilie (La Chasse) et chantre de l’alcoolisme jubilatoire quotidien en professeur désabusé (Drunk) – ainsi que du jeu vidéo Death Stranding, Mads Mikkelsen, signe une œuvre profondément dérangeante. Sous des dehors de farce criminelle, elle interroge avec une tendresse brutale et une brutalité extrême ce que signifie être « entier » dans un monde qui n’a de cesse de briser et de mutiler. 

Stylisation cruelle 

Cette séquence animée, stylisée jusqu’à la crudité, agit comme un seuil. Elle installe d’emblée un univers où le corps est un champ de bataille, où le sacrifice physique est la monnaie de la loyauté. Loin d’être un ornement, elle est la matrice symbolique du film. 

Lorsqu’elle revient dans la scène finale, elle éclaire tout le récit d’une lumière nouvelle : la quête du butin, les identités fêlées de Manfred, la rage muette d’Anker, tout cela n’est que la résonance moderne de cette vieille fable nordique. Jensen ne filme pas des personnages, mais des survivants d’un champ de bataille intime, marqués par un passé qui a exigé d’eux qu’ils se coupent de parts d’eux-mêmes pour rester debout. 

Visages meurtris 

Cette violence fondatrice, le cinéaste choisit de l’inscrire littéralement sur les visages de ses personnages féminins, avec une insistance qui interdit tout oubli. Jusqu’au malaise. Il y a d’abord ce visage tuméfié, atrocement meurtri de la mère, que la caméra ne fuit pas. Puis cet autre de la femme s’occupant du Airbnb (Sofia Grabol, l’actrice star gardienne de prison de la série carcérale danoise, The Killing), dont une masse a irrémédiablement défait les traits et concassé une partie du visage. Toutes deux sont les victimes collatérales de la quête du butin. 

Leur violence subie est le rappel insoutenable que, dans ce monde d’hommes réglant leurs comptes d’hommes, les corps des femmes deviennent parfois les archives muettes d’une guerre qui n’est pas la leur. Pourtant, le cinéaste ne les réduit jamais à l’état de victimes. Derrière les ecchymoses, il y a des regards qui tiennent tête, une présence qui résiste. Mais à quel prix ? 

L’art d’être brisé 

Cette obstination à filmer la fêlure est la marque de fabrique du duo Jensen-Mikkelsen. Depuis six films, l’acteur prête ses traits à une galerie d’éclopés de l’âme. Il fut le lubrique Elias en roue libre de Men & Chicken, habité par des pulsions presque animales. Il fut Markus, vétéran du conflit afghan dans Riders of Justice, soldat dont le deuil explosait en une violence maladroite et touchante. Avec un body count approchant la soixantaine de tués. Il fut même ce boucher de The Green Butchers transformant ses clients en pâté, avec un flegme d’autant plus glaçant qu’il restait humble. 

Mikkelsen n’est jamais la star attendue., Il est le caméléon de l’abîme, celui qui accepte de porter la laideur morale de ses personnages pour mieux en révéler l’humanité. Dans Le Dernier Viking, son Manfred/John Lennon pousse cette exploration à son comble. Raide dans son « délire dissociatif » obstiné dans sa fuite, ce vrai faux Rain Man incarne cette vérité que Jensen répète de film en film : ce sont nos fissures qui nous rendent uniques. Sa performance, constamment sur le fil entre la caricature et la fragilité, rend tangible cette idée que la folie n’est parfois qu’une forme de sagesse trop douloureuse pour être regardée en face. 

Archipel des cabossés 

Ce regard porté sur les exclus place Jensen dans une constellation singulière du cinéma européen. De Aki Kaurismäki, il partage l’humanisme désabusé, cette tendresse infinie pour les laissés-pour-compte qui peuplent les marges du rêve social. Comme le Finlandais, Jensen croit que la dignité se niche dans les interstices, que les âmes simples ont une noble. 

Mais là où Kaurismäki épure, Jensen accumule. Il injecte dans cette mélancolie nordique le chaos moral et la violence absurde des frères Coen. On songe à Fargo ou à Burn After Reading dans cette manière de faire dérailler un récit criminel par l’irruption de personnages pathétiques et obstinés. Pourtant, là où les Coen observent souvent leurs créatures avec une ironie cynique, presque cruelle, Jensen insuffle une foi inébranlable en la rédemption.  

Ses films, même les plus sordides, sont des appels au secours qui se transforment en célébrations de la « famille intentionnelle ». Ce groupe de Beatles factices réuni autour de Manfred n’est pas une simple trouvaille comique décalée ; c’est l’incarnation de cette idée que si tout le monde est cassé, alors personne ne l’est vraiment. L’un des membres se croyant tour à tour un membre différent des Beatles, son interprétation musicale peut varier du tout au tout. 


 

Rune et blessure 

Le Dernier Viking laisse une trace scarifiante, comme les runes que le jeune Manfred gravait dans le bois pour échapper à un père violent. Le film de Jensen ne guérit rien, ne console pas. Il constate, avec une lucidité parfois douloureuse, que nous sommes tous le produit de nos cicatrices. Mais il affirme aussi, avec une obstination touchante, que ces cicatrices peuvent devenir des liens.  

Le butin final n’est pas l’argent, mais la reconnaissance, enfin, de ce qui a été enfoui : un secret d’enfance, une douleur commune, un sacrifice oublié. Jensen signe une œuvre déroutante, parfois bancale dans son accumulation de tons, mais profondément vivante. Un film habité, où la violence semble parfois gratuite, où l’absurde est une porte dérobée vers l’essentiel, et où Mads Mikkelsen, une fois de plus, nous rappelle que les destinées les plus tourmentées sont celles que la vie a dessinés à coups d’épreuves. Un film qui laisse pourtant parfois en berne l’empathie pour ses personnages. 

Bertrand Tappolet 

Référence: 

The Last Viking d’Anders Thomas Jensen. Danemark, Suède. À voir à Cinémas Les Scala et Pathé Balexert Genève dès le 25 mars. 

Avec Sofie Gråbøl, Nikolaj Lie Kaas, Mads Mikkelsen… 

Photos : © September Film Distribution 

 

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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